22/04/2009
Eloge de l'ignorance.
"L'ignorance donne de l'assurance", dit-on et une attitude de «doute» devrait être notre principal moteur lorsqu’on ambitionne d’acquérir des connaissances nouvelles. Alors, quelle valeur accorder à ce que voient nos yeux ou à ce que touchent nos doigts? Pas plus que ce que peut permettre notre cécité et notre absence de tact. Nous envisageons l’univers à l’aune de constructions savantes mille fois détruites et rebâties car le regard que nous portons sur le monde n’est que la projection en trois dimensions de nos infirmités.
Depuis Newton, la science moderne avait cru pouvoir imposer l’infaillibilité de ses méthodes et la véracité incontestable de ses résultats mais Einstein et quelques autres sont passés par là... D’ailleurs, la tentation est grande pour le scientifique de poser comme préalable à ses recherches des postulats réducteurs plus aisés à développer. Beaucoup instruisent « à charge », laissant sur le bord de la route des « preuves » scientifiquement incorrectes. Un exemple: de nombreux physiciens ont choisi de considérer que la totalité de la matière contenue dans l’univers était déjà présente lors du big bang originel. En clair, c’est la théorie (et donc le théoricien) qui décide d’abord de ce qui est observable. Alors, n’ayons pas la prétention de croire qu’il existe un monde « objectif » et que nous pouvons en expliquer les mécanismes. Le scientifique ne peut qu’accumuler des hypothèses successives abandonnées lorsqu’un fait nouveau les contrarie.
Ayons à l’esprit que la notion d’atome a été formulée pour la première fois par un philosophe de la Grèce antique (Empédocle). Ainsi, le concept de la structure atomique ne procédait pas d’observations ni d’expériences scientifiques mais d’une intuition. Se limiter à observer un phénomène physique ou à concevoir une théorie, c’est gesticuler entre quatre murs et cela équivaut « à expliquer une énigme par un mystère » (E. Wigner). De plus, le fait scientifique doit tenir compte que « ce qui est observé » subit une interaction avec « l’observateur » pouvant aller jusqu’à en changer la nature même.
La perception quotidienne du monde qui nous entoure est certainement la plus illusoire de toutes car pleine d’inexplicable. Notre science est bancale parce qu’elle « est profondément ancrée dans les concepts communs acquis pendant notre enfance ou nés avec nous et utilisés dans la vie quotidienne » (E. Wigner).
Alors apprendre, c’est augmenter son ignorance et en élargir l’horizon. C’est tout ce que l’homme a fait jusqu’à ce jour : « mais il n’est pas impossible, qu’à force de l’élargir, l’horizon ne finisse par atteindre quelque réalité » (M. Maeterlinck).
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24/12/2008
L'esprit et la matière, l'un avec l'autre ou l'un sans l'autre?
« Nous n’avons jamais vu notre pensée, pourtant nous savons non seulement qu’elle existe mais qu’elle a le pouvoir de transformer la matière [1] ». Alors, à l’instant où nous mourons, que deviennent ces milliards d’influx électriques capables de concevoir des gratte-ciels ou des navettes spatiales ? Le seul fait de se voir privé d’oxygène à la suite d’une défaillance mécanique du véhicule terrestre qui les transportait d’un point de l’espace à un autre suffit-il à provoquer leur disparition irrémédiable ? Parce qu’ici-bas la pensée, autrement nommée intelligence ou imagination ou encore âme, a toujours eu pour terreau la matière, qu’elle s’en nourrit mais aussi qu’elle la façonne à sa main (ne dit-on pas que la volonté déplace les montagnes), pourquoi ne pas envisager qu’un esprit possédât la double faculté de s’incarner puis, lorsque le temps en est venu, de se désincarner ? Dans cette hypothèse, le corps habité, possédé, colonisé ne serait qu’une coquille d’œuf, un garde-manger, un abri destiné à favoriser l’épanouissement des facultés mentales. Evidemment, ce passage de relais d’un corps à un autre ne serait pas le simple transfert de la somme des pensées d’une existence humaine à une autre. Il est probable que beaucoup de pensées « fonctionnelles » s’effacent alors n'ayant plus d'utilité dans ce nouveau contexte. L'une des principales activités du cerveau n'est-elle pas de trier, d'éliminer, de recycler la plupart des souvenirs ou des apprentissages pour ne garder que l’essentiel? Dans la même logique, avant de reprendre pied dans un nouvel organisme, les pensées se seront déstructurées pour se mêler à d’autres dans une espèce de terreau commun selon de subtiles affinités électriques. « Pourquoi ne serait-ce pas dans ce plancton spirituel et universel que le génie humain puiserait de quoi se nourrir quand il quittera notre corps [2] ». Si l’immortalité vue par Maeterlinck est si troublante, c’est qu’elle ne semble plus contraire aux lois de l’univers telles que nous les connaissons. Ce serait un crime contre l’intelligence de rejeter sans l’avoir étudiée l’éventualité d’une certaine persistance de la conscience.
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1 Devant Dieu, Maurice Maeterlinck
2 Id.
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17/12/2008
Les déplorables travers des vieux beaux.
Erreurs de jeunesse puis fautes de vieillesse, il est navrant de constater que les mâles se déplacent en troupeau et reproduisent à l'identique les mêmes errances. A l'approche du demi-siècle, ils abandonnent au bord de l'autoroute la compagne fidèle dont le seul crime est d'avoir perdu sa fraîcheur juvénile. Certes, beaucoup d’hommes ont la chance de paraître plus jeunes que les femmes du même âge : Sacha Distel à soixante-dix ans en faisait à peine cinquante. Si la chirurgie esthétique a permis de gommer quelque peu cette injustice biologique, c'est dans la tête des hommes mûrs que frappe le démon de midi. En buvant l'élixir de jeunesse, le quinquagénaire plus ou moins fringant croit gagner sa course contre le temps qui passe en vendant son âme à une jeune et jolie diablesse. Mais, même à court terme, après l'euphorie de la nouveauté, la très jeune femme et le presque vieil homme ont-ils des choses à partager? Quelle complicité peut-elle se développer entre un chirurgien-dentiste breton de cinquante ans et une camerounaise de vingt-deux ans rencontrée grâce à internet? Ont-ils les mêmes passions, écoutent-ils la même musique, lisent-ils les mêmes livres? Le sexe se passe de mots et les délices de la conversation post-coïtale sont souvent remplacés par un DVD ou une émission de télé-réalité. Ainsi, après avoir usé et abusé des pilules bleues, payé un détective pour suivre sa jeune conquête, fait un infarctus ou deux et dépensé les économies qui devaient améliorer sa retraite, le quinquagénaire fait profil bas et se lance à la recherche d’une « femme veuve ou divorcée, la soixantaine, partageant la même passion pour les voyages, la lecture et la musique classique ou le jazz ». Avoir le même âge et une vie commune derrière soi multiplie les chances de durer. Pourquoi se quitter sans avoir tout essayé ? Changer de vie cela peut être aussi se donner une nouvelle chance avec la même personne.
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12/12/2008
Taire à terre.
Se taire, trop léger pour rester à terre, déjà gagné à la cause des étoîles, prêt à tout pour l'accomplissement d'une autre enfance hors du royaume des vivants. Se déterrer, remonter à la surface des choses, soulever la pierre tombale. Se soustraire au vol des corbeaux pour s'envoler avec les grues cendrées.
14:54 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, philosophie, journal intime
03/12/2008
La révolte d'Arlequin.
«Je me suis donné beaucoup de mal, j’ai même commis des fautes, mais j’espère qu’en faveur de l’extravagance, vos seigneuries me pardonneront.» Un éblouissement. Le texte de Goldoni ne vient plus à la bouche de Marcello Moretti. Le temps s’est arrêté aux lèvres du comédien.
Derrière son masque de cuir, le personnage qu’il interprète n’est pas n’importe lequel du répertoire de la Commedia dell’arte: dans son habit cousu de morceaux de tissus rapiécés, Arlequin saute, cabriole, gesticule, lance ses lazzis à un public complice. Sans arrières pensées, quand il voit une belle fille, il veut coucher avec elle, quand il a faim, il veut manger. Rusé, il laisse ses adversaires croire qu’il va perdre, mais il finit toujours par gagner. Le masque qu’il porte est un instrument terrible, mystérieux, proche de celui des prêtres vaudous. Le visage noir d’Arlequin aurait été brûlé aux feux de l’enfer. Autant que nous sommes, nous voudrions être fait d’une seule pièce comme Arlequin, mais vivre nous impose sans cesse d’accepter des compromis.
Vêtu de son vêtement collant qui le faisait paraître presque nu, l’acrobate devait considérer que ce soir, pour la première fois, le public lui était hostile. Pris au piège de son costume de comédie, il se découvrait entièrement, vertigineusement seul. Mais, au lieu de l'abattre, cette révélation le renforça dans une attitude intime de violence, d'audace, comme un animal pourchassé, ne pouvant compter que sur lui-même, fait front à la meute de toutes ses forces ramassées.
Un silence bourdonnant avait envahi la scène. Arlequin aurait été incapable de dire si le « blanc » avait duré cinq secondes ou cinq minutes. Revenu de sa catalepsie, il refaisait surface dans un monde en attente, un château de Belle-au-bois-dormant où hommes et animaux avaient été surpris par les laves de l’Etna et saisis par la torpeur en plein mouvement. Face à lui, Béatrice n’avait pas bougé, le geste suspendu, la pupille dilatée, la bouche grimaçante. Depuis combien de temps attendait-elle ainsi qu’il prononçât les mots attendus ?
A demi-égaré, Moretti détailla successivement le décor, les techniciens, les comédiens ainsi que le trou sombre de la salle d'où commençait à monter un murmure désapprobateur.
Indifférent aux gestes désespérés et aux chuchotements des Rasponi, Florindo et Sméraldine venus rejoindre Béatrice sur le plateau, il prit le parti de s’écarter du groupe. Au bout de quelques pas, le comédien se retourna pour constater que tous les yeux avaient suivi son mouvement. Chaque regard exprimait la même incompréhension face à l'inexplicable. Et, de concert, il considéra que ce constat entrait dans l'ordre naturel des choses.
Prisonnier de son masque, peu à peu, il avait appris comment le corps entier devait se mettre au service des émotions du personnage et comment un simple artifice de cuir protégerait l’homme des pièges de la vanité. D’une voix calme et s’adressant directement au public médusé, il prononça cette sentence empruntée à Maeterlinck : Nous portons en nous le résumé de toute l'histoire de tous les mondes. Celui qui saurait ranimer ces souvenirs serait maître de la vie et de la mort.
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28/11/2008
Des pas dans la nuit.
La nuit n'est pas une maladie honteuse que des marins ivres traînent de bistrots en bordels. En décryptant les zones de lumière de l'obscurité on y découvre des vies parallèles, des mondes jumeaux. A ceux qui dorment la nuit, à ceux qui confondent terrain vague et chantier de fouilles, je propose d'écarter les murs du réel afin d'ouvrir un couloir vers ce que nous sommes vraiment. A pas de loup, tu marches dans la neige fraîche. Sauras-tu tenir tête à la soif qui te brûle le gosier? Tu dors dans une vie où le sommeil se faisait rare. Le cri des derniers hommes t'a longtemps tenu éveillé. La fin du monde se mesure avec un pendule de Foucault dans l'accélération de la pesanteur.
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14/11/2008
L'éducation à refaire des péteurs de cabine d'ascenseur.
Que dire, que penser quand notre appendice olfactif est détourné de son inclination naturelle pour les senteurs fleuries par d'infectes odeurs de fiente? Plus rien. La marée montante du dégoût. Rien ne va plus, faîtes vos jeux avant de rendre l'âme! Quel est le cuistre infâme qui pollue ainsi l'atmosphère rare, - les molécules d'oxygène précieuses de ce bocal à grenouille, de cette cabine d'ascenseur partie en chute libre vers le trente sixième dessous -, avec son méthane de bovin constipé? Le comble de l'ignominie c'est que ce crime de lèse-cabine restera impuni car tous les occupants lèvent lâchement les yeux vers le plafond afin qu'il ne vînt l'idée à personne de les désigner à la vindicte populaire.
10:54 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, voyages, journal intime, fictions
24/10/2008
De l'art des ivrognes pour bien tituber.
Ami, je bois à ta santé chancelante , je bois à tes amours contrariées, je bois à ta jeunesse avant qu'elle ne te quitte pour un amant plus présentable, je bois à tes chimères, ces illusions fatales qui t'ont pourri la vie! Comment un être supérieur, doué pour le bonheur, a-t-il pu en arriver là? Frère de malheur, notre première erreur ne fût-elle pas de refuser de choisir? Car pour prendre la bonne route, il aurait fallu bifurquer vers une vie qui mène quelque part. En refusant d'accepter que nous ne venons pas de n'importe où mais d'un lieu prodigieux qui ne méritait pas d'être quitté, nous marchons certes, - ou plutôt nous titubons -, vers un néant ordinaire, vers la voie sans issue des vies qui ne valent pas la peine d'être vécues, en fait vers nulle part, cette destination si prisée par les V.R.P. (Voyageurs Repus de Paysages), ces mendiants qui n'ont plus rien à vendre, pas même leur âme au diable. Souvenons-nous que rien ne sert de courir (après sa vie), il suffit de tomber à point lorsqu'il sera l'heure d'y aller. Pourquoi naître et être, alors qu'il est si facile de paraître et de disparaître ? Céder à la facilité, ne pas compliquer les choses et se laisser porter par le flot ininterrompu des factures à payer. Vers quels abîmes nous mène la parole donnée avec trop de légèreté !
13:22 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, voyages, journal intime, fictions
09/10/2008
De la difficulté de disparaître.
Il n'y a pas deux morts identiques mais autant de morts qu'il y a de mourants. Il est possible d’affirmer néanmoins que s’il existe un travail de deuil pour les survivants, on observe également un travail de trépas pour les agonisants. « Mourez avant de mourir », conseille le Coran. Ce processus se décompose en plusieurs phases dont la première, la plus violente, intervient après le choc psychologique provoqué par la prise de conscience de l’issue inéluctable. Abattement, agitation, révolte, colère, à la certitude de la mort toute proche le condamné oppose un rejet absolu. Cette dénégation est la dernière pirouette du moi conscient avant de baisser la garde. Le voyageur en partance pour des terres inconnues veut négocier, crie à l’injustice. Puis vient la résignation, l’apaisement des passions : « Celui qui pense, celui qui fait est déjà mort, les roses sur lui. Rien ne sert de rester. Vivre c’est partir à point et ne pas revenir sur ses pas. Rien ne sert de penser. Mourir, c’est tordre le cou à sa peur du noir.» Il y a bien des différences dans l’expression, le nombre et l’enchaînement de ces étapes selon la cause de la mort, la culture, l’âge et le sexe mais aussi le lieu où se déroule l’agonie. Il est probable que ces moments puissent s’intervertir les uns aux autres et que des régressions se produisent. Si l’être que la mort va frapper ne vit qu’à un stade primaire, celui de la satisfaction des besoins fondamentaux, il sera enclin à s'épuiser dans une lutte vaine jusqu’à la fin. S’il a un niveau spirituel élevé, il considérera avec enthousiasme les préparatifs d'un voyage qu'il savait devoir entreprendre. Il est probable qu'il s’interrogera sur la destination, selon sa foi et ses croyances, peut-être en envisageant comme Gurdjieff que « les hommes puissent aussi bien dans la vie qu’après la mort être d’une qualité très différente » et donc que « l’immortalité se mérite, dès le passage sur la Terre ».
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06/10/2008
Des perceptions extrêmes.
Comme beaucoup de philosophes, de scientifiques et d'hommes de foi qui ont cherché en vain le début d'une preuve sans jamais le trouver, tu voudrais toi aussi connaître le fin mot de l’aventure. « La mort est-elle la cessation totale et définitive de l’être » comme l’affirme Jean Rostand ? Pourquoi ne pas essayer d’utiliser comme outil d’exploration la maîtrise de notre conscience dans l’état de rêve? En effet, lorsque nous rêvons nous percevons avec une acuité extraordinaire mille sensations que notre conscience ordinaire occulte le plus souvent. Combien de fois nous sommes nous vus mourir en rêve sans en être effrayés ? « C’est le corps lui-même, l’angoisse de la distance prise à pleines mains, qui aspire à la mort. Peu m’importe… L’asphyxie me retourne la gorge. L’agonie est une noyade sans eau, chaque râle hèle les soleils des profondeurs, simples nénuphars de surface. Il me manque la clé et la ferveur pour naître à l’idée de ma mort». En inoculant des phases de conscience de veille au plus fort de notre vécu onirique, il nous deviendra possible de pousser chaque nuit un peu plus loin les limites de nos perceptions. Un travail régulier avec cette technique nous apportera la maîtrise et l’agilité nécessaires pour ne jamais tout contrôler en situation de conscience de rêve et donc de rester un spectateur engagé de cet inventaire des possibilités.
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