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Des espèces en voie de disparition.

Mon goût  pour la retraite et l’étude m’a conféré une réputation d’ermite savant auprès des habitants du pays. Si par mégarde l’un d’eux me croise sur un chemin désert, il prend  grand soin d’accélérer le pas  afin de ne pas avoir à me saluer. La maison où je demeure est plantée sur un coteau qui domine la vallée à deux kilomètres à vol d’oiseau du plus proche hameau. Lorsque la neige tombe en abondance, il peut se passer plusieurs jours sans qu’un promeneur s’aventure dans ces parages. Ce matin-là, alors que je cultivais avec application mon demi-sommeil, - qui chez moi serait plutôt un demi-réveil, attentif que je suis aux bruits ambiants, aux lumières et aux odeurs qui se glissent furtivement dans ma chambre  à cette heure privilégiée et qui viennent dégourdir mes cinq sens -, je perçus, de plus en plus nette, l’approche d’une véritable armée avec ses fantassins, ses cavaliers et ses chariots transportant vivres et munitions. Mon premier réflexe, hérité des temps de guerre, fut de bondir hors du lit et de me précipiter vers la fenêtre, pressentant le pire. J’écartai un volet, juste assez pour apercevoir les habitants du village d’en-bas venus en masse et tous vêtus de leurs habits du dimanche. Le cœur battant la chamade et le souffle court, je poursuivis mon observation, toujours sans me montrer, afin de découvrir les intentions de cet attroupement  pour le moins insolite dans un tel lieu.  Peu à peu, la panique abandonna mon esprit car,  ce que j’avais  interprété comme les préparatifs d’un lynchage, se transformait en ceux d’une  fête votive avec ses lampions disposés entre les arbres, son mât de cocagne (que j’avais  tout d’abord pris pour une potence), ses stands de crêpes et sa buvette. Encore plus étrange, tous ces préparatifs s’effectuèrent dans le plus complet silence. Une heure plus tard,  jugeant certainement que tout était prêt, la fanfare municipale se mit en ordre de marche et prit  la direction de la maison  puis,  sur un signe du maire ceint de son écharpe tricolore,  attaqua une Marseillaise improbable. Avant que l’édile eût frappé, je pris l’initiative de paraître dans l’encadrement de la porte et de faire face à l’imposante cohorte. A ma vue, la troupe stoppa net son avance et un demi-cercle curieux  se forma autour de moi. J’eus le plus grand mal à dissimuler mon trouble lorsque le maire entama  la lecture d’un discours  surréaliste dont je ne comprenais pas  le moindre mot. Par quelle plaisanterie s’adressait-on à moi dans une langue étrangère ? A tendre l’oreille, je discernais bien dans ce verbiage quelques lointains vestiges de vieux Français, mais le sens général  du propos m’échappait complètement. Quand j’eus la certitude que l’envoi était terminé, je serrai énergiquement la  main de l’élu  pour le remercier  tout en adressant un salut timide à la foule.  Comme tous semblaient attendre que je répondisse à ces chaudes embardées, j’improvisais une réponse où je les félicitais pour la farce très réussie qu’il venait de me faire. A  leurs yeux écarquillés,  je suspectais très vite qu’il y avait de l’ambiguïté dans l’air: comme moi tout à l’heure, ils semblaient ne pas comprendre le sens de mes propos alors que  je m’exprimais dans ce qui était,  autant que je puisse le subodorer, leur langue maternelle. Après cette journée déconcertante, le conseil municipal vota  des mesures conservatoires destinées à mettre à l’abri le dernier des Mohicans. Dès le lendemain, la force publique fut mandatée pour me ramener au village où l’on  m’enferma au milieu des livres de la Bibliothèque devenue un musée (et, je le crains, un zoo).  J’eus la confirmation, après de longues recherches et  de multiples recoupements, que  j’étais le dernier homme vivant à parler et à écrire le Français de Voltaire et de Proust.

 

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