12/07/2008
Des désespoirs sans cause.
Chaque cellule est pourvue de traces ou d'empreintes ancestrales à peu près indélébiles. La jeune fille, enveloppée dans son imperméable malgré un soleil de plomb, arpente sans répit les pavés brûlants du quai désert. Une femme en devenir, déjà lasse de ne pas s'être trouvée, et qui s'invente comme elle peut, en désespoir de cause. Aucune voix ne l'appelle, aucune main ne la cherche à travers les rumeurs du port. Le malheur, c'est de ne plus rien attendre de l'heure qui vient. L'épuisement a pris la jeune fille par surprise. Elle a fini par s'effondrer sur une chaise du Café des Navigateurs. La gorge sèche elle se fait servir un cognac et croit qu'elle va retrouver la mémoire. Une femme qui avale cul-sec ses peurs, ses regrets et le souvenir amer d'un homme nu allongé contre elle.
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21/09/2006
Des histoires (d'amour ) à dormir debout
Journal de Frédérica P. (extraits)
Michel T. fut beau, quelques instants fugaces sur ses quinze ans, âge trompeur où filles et garçons entretiennent l'illusion d'une beauté éternelle. Nos ancêtres les galloises, matrones en tête, ne s'y trompaient pas qui engageaient leur progéniture à treize ans pour les mal marier à quinze. Je crois utile d'affirmer qu'un homme est définitivement beau à quarante ans et je n'écris pas cela pour m'attirer les faveurs des célibataires, veufs, divorcés de tous bords. A cet âge, Michel T. présente un ensemble cruellement peu attirant accompagné d'une conversation désespérément sans intérêt. En somme, je m'étais entichée du souvenir d'un adolescent timide au physique plein de promesses que la vie n'a pas tenues. C'est le lot commun me direz-vous? Rien de plus faux. Celui ou celle qui a décidé de lutter de toutes ses forces contre l'idée même du vieillissement et de la déchéance associée, celui ou celle qui aura foi dans l'essence de ce qu'il est pourra se préserver au-delà de toutes ses espérances.
Voilà des propos politiquement incorrects, même inscrits dans l'anonymat d'un journal intime. Lorsqu'elle prend la plume, une femme doit être romantique et trouver des excuses à la laideur des hommes. Celui-ci, chauve, le teint gris et l'abdomen dilaté sera un père protecteur pour moi (quelle insulte pour mon père mort à trente ans au faîte de sa beauté). Celui-là, voûté comme un chien des rues possède un pénis monstrueusement gros et je suis sensée me réjouir à l'avance de nos ébats. Allons, de grâce pourquoi tolérerions-nous la laideur insigne de certains alors qu'elle ne dissimule même pas une âme de qualité? Non, je crois dur comme verre que beaucoup de ces corps disgracieux sont dotés d'une âme assortie, sinon vulgaire mais sans grandeur, étrangère à la passion, étanche aux grands sentiments, hermétique aux intuitions sublimes. Par ce discours suggérerais-je être faite d'une autre étoffe? Soyons francs : j’ai une haute idée de mes aptitudes à la grandeur comme à la décadence. Je crois posséder une âme bien trempée avec ses faiblesses et ses inhibitions. Considérons que j’ai un potentiel intéressant et qu’en levant quelques barrières, je pourrais aller loin et haut. Et le fameux Michel T., l’ai-je perdu en route entre deux lignes de cette péroraison ? Presque. Il est le sujet et l’objet de cette opération chirurgicale [dans son cas, plus proche de l’autopsie que d’une greffe d’organe !]. S’il m’a idolâtrée au sens propre avec installation d’un mausolée dans un recoin de sa tanière, coincé entre une statue de la Vierge et quelques éditions rares de poètes inconnus, ma réalité sensible a fini par ne plus l’intéresser. Sa prière du soir ne peut être qu’une branlette dans les règles : j’imagine sa petite main potelée farfouillant nerveusement dans son slip jusqu’à lui arracher un plaisir fugitif. Les nuits où la solitude lui pèse trop, Michel T. se bat contre des fantômes, le plateau télé ayant échoué à combler le vide immense creusé dans son estomac. Y a-t-il de la cruauté à envisager ainsi un vieil amant qui n’a pas su trouver le chemin de mon ciel intérieur ?
17:25 Publié dans fictions courtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal intime, pop-rock
30/12/2005
De Léon XIII à Benoît XVI, des effets de la constipation pontificale sur la production des bulles papales.
(Un reportage exclusif tourné en caméra cachée dans les cabinets du Vatican)
Et voilà qu’enfin son gros intestin boudiné a pris le mauvais parti (ceci sans son accord exprès) d’user – in petto – de son droit de veto, commettant des aigreurs qui rejaillissent par des canaux divers et variés à l’orée des orifices du saint officier[parturiunt montes ; nascetur ridiculus mus[1]]. Et voilà le guide de la chrétienté soudain pris à la gorge, contraint par ces errements de demander grâce à sa propre pestilence – si Dieu veut lui préserver la plus précieuse de ses facultés, la respiration naturelle, [spiritus ubi vult spirat[2]] celle-ci se trouvant fort compromise par les effets de ces météorismes -, car il n’est rien de plus mal aisé que de s’extraire toutes affaires cessantes d’un lieu d’aisance lorsque le laxatif produit son foudroyant effet. Coliques et diarrhées engendrent des défécations pernicieuses où l’épreinte suggère à l’esprit tourmenté du patient rivé à son Saint-Siège l’hallucination des déjections des animaux les plus divers : ambre gris de cachalot, fumées de cerf, colombine de pigeon et cent autres bouffissures des plus répugnantes. De retour à l’insupportable réalité, le gosier du successeur de Saint-Pierre se crispe brutalement dans des spasmes déchirants [labor omnia vincit improbus[3]] et ce sont rots, flatuosités et miasmes qui s’en vont contrarier l’insoutenable effort du rectum. Et dans un final de tragédie antique le corps pantelant du prélat s’affaisse irrésistiblement à travers la chaise percée [trahit sua quemque voluptas[4]] tandis qu’un râle épouvantable pollué de relents bilieux empuantit l’air devenu rare des latrines papales : « Eli, Eli, lamma sabacthani, qualis artifex pereo[5] ! »
[1] La montagne accouchera d’une souris. [2] L’esprit souffle où il veut. [3] Un travail opiniâtre vient à bout de tout.
[4] Chacun a son penchant qui l’entraîne vers le gouffre.[5] Mon Dieu, Mon Dieu,pourquoi m’as-tu abandonné ; avec moi périt un grand artiste !
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31/08/2005
Des palaces et de leurs habitants.
Biarritz ,le Samedi 6 avril 2002.Coudes appuyés sur le comptoir de la réception, Julien Rivaud leva les yeux pour identifier la femme qui venait de s’engager dans le tourniquet. Il regarda sa montre : deux heures vingt-cinq du matin. Les clients étaient tous rentrés depuis longtemps et Jacques Bertin, le chef de rang, l’avait laissé seul aux commandes. L’Hôtel Impérial allait garder pour quelques jours encore ses allures de château de Belle au bois dormant. Biarritz possède son rythme biologique propre et des saisons que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Julien avait reconnu Catherine Grimaud au simple claquement de ses hauts-talons sur le marbre du hall d’entrée. Elle portait une robe de soirée en soie de Chine rouge.
- Bonsoir Julien, pas de message ?
- Non Madame ! Je vous donne la clé de votre appartement ?
- Plus tard. Demandez à Berthe de me préparer un en-cas à sa façon. Je n’ai rien pu manger chez Dario.
Elle s’installa au bar, habituellement désert à cette heure-ci en basse-saison. Se glissant de l’autre côté du zinc, elle récupéra une bouteille de Cognac et un verre qu’elle déposa sur le piano. La jeune femme commença à caresser le clavier en jouant les premières mesures de « Gee Baby, Ain’t Good to You » de Diana Krall.
- J’ai connu plus d’une reine, trop aimées, trop flattées, trop bien servies, elles n’avaient pas le temps de désirer, des yeux attentifs lisaient dans leurs pensées…
Catherine Grimaud s’assoupissait lorsque Julien lui assena cette harangue. La scène était à ce point imprévisible qu’elle ne la crut pas réelle et qu’il lui fallut plusieurs secondes pour admettre l’évidence. L’hurluberlu se tenait debout près d’elle, un faux air de majordome anglais collé sur le visage. Il lui apportait sa commande, omelette aux cèpes, assiette de salade, pain bougnat et bouteille de Buzet.
- Vous trouvez que j’abuse de la pauvre Berthe ?
- Rassurez-vous, elle attendait votre retour et ne dormait que d’un œil !
Elle avait déjà remarqué l'impertinence de ce Julien Rivaud. Dès leur premier contact, le bonhomme avait réussi à faire fondre ses résistances par un mélange bien dosé de tact et d’audace. Avec lui, elle n’avait aucune envie de jouer à la grande patronne. Elle restait néanmoins sur ses gardes.
- Vous me prenez pour une enfant gâtée ?
- Ces petites reines s’inventent des désirs, capricieuses, elles tombent de l’ennui à l’extravagance. Mais il y a une blessure en vous qu’il faut soigner avec un peu d’alcool et beaucoup d’amour. Be aware what you wish from [1]!
- Je ne devrais pas accepter que vous me parliez ainsi ?
- Bon appétit, Madame !
Il tourna les talons et, sans attendre de réponse, il partit reprendre sa place derrière le comptoir de la réception. Catherine Grimaud le suivit du regard en songeant à qu'il avait pu être avant d'occuper son emploi actuel de veilleur de nuit. Elle se promit d’en savoir plus sur ce drôle d’oiseau et de mener une enquête dès qu’elle en aurait l’occasion. C’est Maréchal qui l’avait recruté. Il devait y avoir un c.v. dans le dossier. Il fera jour demain. Pour l’heure son cerveau était incapable de réfléchir. Elle passa par les cuisines où elle trouva Berthe assoupie sur une chaise.
- Je monte ! Ne reste pas là, va te coucher! toi aussi. Pas besoin de m’attendre ainsi jusqu’au milieu de la nuit, je n’ai plus trois ans !
- Et si ça me fait plaisir à moi de t'attendre jusqu'à pas d'heure!
[1] Méfie-toi de ce que tu désires (proverbe U.S.)
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29/08/2005
De la tentation de changer d'existence.
Nice, le 4 janvier 2002.

Il neigeait promenade des Anglais. Le piétinement des passants a transformé le tapis immaculé en champ de boue. Julien Rivaud pensa que lorsque l’on a une suite réservée à son nom au Palais de la Méditerranée le froid glisse sur vous sans pouvoir vous atteindre! Les rumeurs de la mer proche peinaient à couvrir le vacarme des embouteillages diurnes et nocturnes. Nice n’est pas une ville pour piétons. Il avait décidé de quitter Diana et elle ne s’en doutait même pas. L’idée l’avait-elle même jamais effleurée? Il lui annoncerait la nouvelle samedi ou dimanche. Un très mauvais moment à passer. Même s’il l’avait trompée quatre ou cinq fois durant ces années de vie commune, il ne la quittait pas pour une autre femme. Comment lui faire admettre qu’il voulait se retrouver face à lui-même, ne plus voir qu’un seul visage dans le miroir de la salle-de-bains, le sien?
« L’avenir est plus réel que le présent , trop de temps passé l’un à côté de l’autre, semblables à deux détenus enfermés dans la même cellule ». Quinze années ! Même le sexe ne les rapprochait plus. Il songea avec dépit qu’elle n’avait pas du grimper aux rideaux depuis des lustres. Cette évidence mettait un peu de miel dans son vinaigre et il voulait croire que dans un futur proche elle le remercierait d’avoir su partir à temps et de lui avoir rendu une liberté qu’elle n’aurait jamais osé réclamer. Très fort! S’il poussait son argumentation plus loin, il ne tarderait pas à lancer une souscription pour élever une statue à la gloire du libérateur des femmes opprimées par la misère conjugale et la sombre médiocrité du quotidien.
Ce soir, il avait décidé d’aller flamber au casino. Il mettrait la veste de son smoking blanc avec un jean Versace sépia. Vieillir c’est remplir des étagères et des livrets de caisse d’épargne ! Alors quoi de plus raisonnable que de remettre les compteurs à zéro en cassant le cycle convenu d’une vie de rat: lavage, rinçage et essorage. A trop vouloir s'économiser on finit par imploser comme une vieille télé, ruiné de l'intérieur.
Devant un sex-shop, il s’attarda à observer un couple de jeunes homosexuels qui s’embrassaient à pleine bouche au milieu de la foule, indifférents au regard des autres. Il les enviaient d’avoir la chance d’être au début d’une histoire. Depuis l’adolescence, Julien était rongé par la peur de passer à côté de l’âme soeur simplement par étourderie. Dans sa quête du Graal, il sondait méthodiquement le regard de chaque femme qu’il croisait, provoquant plus de gêne que de curiosité. "J’ai envie d’être happé par une tornade qui renversera tout sur son passage. J'ai la nostalgie de ces passions dévorantes dont il est impossible de se défaire, des drogues dures". Qui aurait pu croire que l'on puisse trouver de telles niaiseries dans le cerveau binaire d’un inspecteur des finances de quarante-huit ans de surcroît bien noté par sa hiérarchie? Navrant.
Luxe suprême - et quant à jeter l’eau du bain – il venait de poster sa lettre de démission. Il ne doutait pas que Bercy survivrait à sa défection. Bastien Méheux reprendrait ses dossiers en cours et, dans une semaine ou deux, seule Malika, la femme de ménage du Service V.I.P.P.[1], songerait avec nostalgie aux fous rires qu’ils avaient partagés. Témoin privilégié de la vie à bord du « paquebot », elle considérait que le Ministère des Finances hébergeait plus d’aliénés que de hauts-fonctionnaires brillants. Pour elle, il appartenait à la première catégorie. Pas plus tard que mardi dernier, venue nettoyer mon bureau vers onze heures du soir, elle y avait surpris un bien étrange oiseau. Il s’agissait du chef de service méditant, en équilibre sur une patte, une pile de Dalloz sur la tête ! Plus que dans tout autre lieu, c’est dans l’entreprise que vous pourrez découvrir à quel prix la société des hommes vous estime et attendez-vous à ce que ce ne soit qu’une simple « valeur de remplacement ».
« Parvenu au sommet et une fois réconforté et reposé d’une marche fatigante, je m’étais plongé dans la contemplation d’un point de vue magnifique[2] ». Alors, si l'existence vous glisse entre les doigts, jetez au vent la poignée de sable qu'il vous reste et inventez-vous une nouvelle vie à la mesure de vos désirs inassouvis.
Après avoir arpenté les rues commerçantes du vieux Nice sous la pluie, Julien Rivaud avait repris le chemin du Palais de la Méditerranée, trempé jusqu’aux os. Pour sept-cents euros, il avait eu droit à la suite Callas, pas la plus grande mais quand même deux-cents mètres carrés de luxe soigné! Il s’était fait couler un bain brûlant. La chaleur bienfaisante l’entraîna dans une torpeur qui se transforma rapidement en engourdissement puis en sommeil réparateur. Lorsque il émergea, réveillé par la température rafraîchie de l’eau, il était déjà vingt-deux heures. Un quart d’heure plus tard, il posait ses premiers jetons sur la table de Black-Jack.
[1] Vérifications & Investigations sur les Patrimoines des Personnalités
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19/08/2005
Du Transsibérien.
Extrait du journal de voyage
du Comte C., 28 décembre 1908.
Après un arrêt à Varsovie que nous dûmes traverser en pleine nuit dans une carriole de chiffonnier pour aller prendre le train russe, c’est à Minsk, au lever du jour, que nous attendait notre première impression de neige. Nos yeux s’éveillèrent sur un vrai paysage d’hiver. Anthony Eden vint nous rejoindre au wagon-restaurant vers huit heures. Il avait fait partie de l’expédition polaire de Baldroni en qualité de photographe et il venait de séjourner près de deux années dans les régions arctiques.
- Bonjour Comte, bien dormi ?
- Permettez-moi de ne pas vous répondre…
- J’ai trouvé sur le quai tout à l’heure une délicieuse petite paysanne qui m’a offert une pomme énorme. Avec quel plaisir j’ai mordu dedans !
- Dans l’ukrainienne ?
- Vous ne croyez pas si bien dire !
Une vive sympathie nous avait poussé spontanément l’un vers l’autre. Je me rendais à Shangaï pour participer à un meeting d’aviation. Les quinze jours de voyage dans le luxe du Transsibérien étaient pour moi le contraire d’une nécessité déplaisante. Adepte passionné des lignes de chemin de fer, j'avais emprunté les plus célèbres au moins une fois. Le convoi ne tarda pas à repartir. Les petits villages aux allures de décors de théâtre se succédaient dans la plaine blanche. De temps en temps, une caravane de traîneaux rompait la monotonie de la steppe enneigée.
Juliette avait voulu que nous restions dans notre compartiment jusqu’à l’heure du déjeûner. Sa boulimie de paysages nous avait fait remonter du fin fond de l’Italie jusqu’à Budapest puis Varsovie. Les journées s’enchaînaient les unes aux autres avec les mêmes rituels : lorsque nous ne faisions pas l’amour, elle consacrait l’essentiel de son temps à se maquiller, à se coiffer et à refaire l’inventaire des possibilités offertes par sa garde-robe. Un tel intérêt pour soi-même me donnait le vertige. J’en tirais grand profit puisque les voyages en train développaient chez Juliette une sensualité monstrueuse. Certes, le goût immodéré de cet adorable vampire pour le luxe m'aurait rapidement mis sur la paille si je n'avais pas eu l'idée ingénieuse de remplacer les palaces par des trains.
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25/07/2005
Chronique d'une mort annoncée.
Rosita Alvirez, enveloppée dans son imperméable malgré un soleil de plomb, arpentait sans répit le pavé brûlant du quai désert. Au point de non retour, à trois enjambées de la désespérance, la jeune femme attendait de pied ferme que passa sa chance pour la saisir au vol et lui dire enfin ses quatre vérités : enfant trouvée puis fille perdue, elle achevait sa lente transformation en femme fatale.
Une profonde lassitude, un épuisement sans remède envahissait chaque atome du corps et de l’esprit de Rosita. L’œil vague et la démarche incertaine, elle tituba jusqu’au City of clouds, un pub branché du nouveau quartier des quais, et s’effondra sur une chaise dès la porte franchie. La gorge sèche, le front inondé d’une sueur glacée, elle se fit servir un whisky. Une femme qui avale cul-sec ses peurs, ses regrets et le souvenir amer d'un homme nu allongé contre elle.
Deux heures plus tard, à peine plus alerte qu’à son arrivée, Rosita poussa la porte du pub. Un groupe animé composé de deux hommes et de trois femmes s’écarta pour la laisser sortir. Sous la soupente de l'abribus, deux ombres inquiétantes fumaient en silence. «Des voyageurs qui se sont mis à l’abri», pensa-t-elle, car l’orage avait fini par éclater. Une pluie fine fouettait le visage et les mains de Rosita. Comme tous les soirs, le 651 était en retard, mais pas d'autre solution pour gagner l'East-End et Disraeli street. La nuit qu'on la tua, Rosita eut de la chance: de trois balles qu'elle reçut, une seule était mortelle (Corrido de Rosita Alvirez).
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