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  • Des particules élémentaires.

        Dans la blancheur de mes nuits sans sommeil, il m’arrive de penser à ma prochaine existence. Ce futur proche, je le perçois très nettement.  J’y ai conservé la même apparence ou, plus exactement,  le même style, la même allure. Je ne me déplais pas. Certes, mon physique n’accroche pas l’œil des passantes et je suis sans doute le résultat d’une étreinte furtive entre l’homme invisible et la très mystérieuse « ménagère de moins de cinquante ans » qui hante les couloirs glacés des instituts de sondage.  Je serais comblé si la nature me dotait dès mon plus jeune âge de la faculté de comprendre les idées et de manier les mots avec discernement. Car c’est par le verbe que l’on s’élève et que l’on accède à un état supérieur de l’être.  Je n’accepte pas le monde tel que je le vois et le subis.  Je refuse la douleur qui en est la loi.  J’aspire à désobéir, à ne jamais me soumettre à des renoncements qui avilissent. Obéir est une sorte de mort spirituelle. Pour pouvoir mourir et renaître, il faut avoir vécu. Mais quelle partie de nous-mêmes pourra-t-elle prétendre à l’immortalité ? Certainement pas nos désirs matériels ni le flot des pensées circonstancielles qui noient notre vie quotidienne. Je pense que ce qui nous survit, c’est la conscience   d’être unique, - à la fois semblable aux autres et néanmoins différent -, qui se manifeste aux pires moments et qui nous rappelle que nous sommes bien plus qu’un assemblage imparfait de protons [1].



     

    [1] Le proton n’est pas une particule élémentaire n’en déplaise à Michel Houellebecq

  • L'homme a créé Dieu le sixième jour.

      J'ai la nostalgie de l'éternité, le goût du néant et, la nuit, quand je me dissous dans un sommeil sans images, je me désincarne. Le dégoût d'une vie misérable est souvent, plus ou moins consciemment, associé au désir d'une délivrance. Et si celle-ci prend parfois la forme naïve du paradis chrétien – délivrez-nous du mal – elle peut aussi exprimer l’aspiration toute simple à n’être plus rien.  Etre éternel  ou ne plus être, voici le yin et le yang, lumière et ténèbres. Depuis l’enfance,  je suis parti en quête d’un paradis poétique dans l’enfer d’une vie prosaïque.  Si je devais lancer un défi à Dieu, ce serait de refuser d’entrer dans le jeu vain du créateur et de la créature. Qu’en est-il de la divine providence lorsque l’on marche sans but au hasard des rues ?  L’arbitraire qui décide des destinées est-il le bras armé de Dieu ou une dérisoire manifestation du chaos originel ? « Jamais un coup de dés n’abolira le hasard » écrivait Mallarmé, le hasard qui est l’irréductible preuve du néant. L’homme a créé Dieu le sixième jour parce qu’il s’ennuyait et aussi parce qu'il  a toujours eu horreur du vide. Ce qu’il y a de divin en chacun de nous est avant tout  la marque de notre profonde humanité, de ses limites et aussi celle de l’absence de perspectives au bout de chaque vie individuelle.

  • Des espèces en voie de disparition.

    Mon goût  pour la retraite et l’étude m’a conféré une réputation d’ermite savant auprès des habitants du pays. Si par mégarde l’un d’eux me croise sur un chemin désert, il prend  grand soin d’accélérer le pas  afin de ne pas avoir à me saluer. La maison où je demeure est plantée sur un coteau qui domine la vallée à deux kilomètres à vol d’oiseau du plus proche hameau. Lorsque la neige tombe en abondance, il peut se passer plusieurs jours sans qu’un promeneur s’aventure dans ces parages. Ce matin-là, alors que je cultivais avec application mon demi-sommeil, - qui chez moi serait plutôt un demi-réveil, attentif que je suis aux bruits ambiants, aux lumières et aux odeurs qui se glissent furtivement dans ma chambre  à cette heure privilégiée et qui viennent dégourdir mes cinq sens -, je perçus, de plus en plus nette, l’approche d’une véritable armée avec ses fantassins, ses cavaliers et ses chariots transportant vivres et munitions. Mon premier réflexe, hérité des temps de guerre, fut de bondir hors du lit et de me précipiter vers la fenêtre, pressentant le pire. J’écartai un volet, juste assez pour apercevoir les habitants du village d’en-bas venus en masse et tous vêtus de leurs habits du dimanche. Le cœur battant la chamade et le souffle court, je poursuivis mon observation, toujours sans me montrer, afin de découvrir les intentions de cet attroupement  pour le moins insolite dans un tel lieu.  Peu à peu, la panique abandonna mon esprit car,  ce que j’avais  interprété comme les préparatifs d’un lynchage, se transformait en ceux d’une  fête votive avec ses lampions disposés entre les arbres, son mât de cocagne (que j’avais  tout d’abord pris pour une potence), ses stands de crêpes et sa buvette. Encore plus étrange, tous ces préparatifs s’effectuèrent dans le plus complet silence. Une heure plus tard,  jugeant certainement que tout était prêt, la fanfare municipale se mit en ordre de marche et prit  la direction de la maison  puis,  sur un signe du maire ceint de son écharpe tricolore,  attaqua une Marseillaise improbable. Avant que l’édile eût frappé, je pris l’initiative de paraître dans l’encadrement de la porte et de faire face à l’imposante cohorte. A ma vue, la troupe stoppa net son avance et un demi-cercle curieux  se forma autour de moi. J’eus le plus grand mal à dissimuler mon trouble lorsque le maire entama  la lecture d’un discours  surréaliste dont je ne comprenais pas  le moindre mot. Par quelle plaisanterie s’adressait-on à moi dans une langue étrangère ? A tendre l’oreille, je discernais bien dans ce verbiage quelques lointains vestiges de vieux Français, mais le sens général  du propos m’échappait complètement. Quand j’eus la certitude que l’envoi était terminé, je serrai énergiquement la  main de l’élu  pour le remercier  tout en adressant un salut timide à la foule.  Comme tous semblaient attendre que je répondisse à ces chaudes embardées, j’improvisais une réponse où je les félicitais pour la farce très réussie qu’il venait de me faire. A  leurs yeux écarquillés,  je suspectais très vite qu’il y avait de l’ambiguïté dans l’air: comme moi tout à l’heure, ils semblaient ne pas comprendre le sens de mes propos alors que  je m’exprimais dans ce qui était,  autant que je puisse le subodorer, leur langue maternelle. Après cette journée déconcertante, le conseil municipal vota  des mesures conservatoires destinées à mettre à l’abri le dernier des Mohicans. Dès le lendemain, la force publique fut mandatée pour me ramener au village où l’on  m’enferma au milieu des livres de la Bibliothèque devenue un musée (et, je le crains, un zoo).  J’eus la confirmation, après de longues recherches et  de multiples recoupements, que  j’étais le dernier homme vivant à parler et à écrire le Français de Voltaire et de Proust.

     

  • La controverse du calcul infinitésimal.

       Lorsqu'il s'agit d'instruire le procès de Dieu, à chaque fois le banc des accusés reste  vide. Le présumé coupable de tous nos maux pointe aux abonnés absents. Est-il en fuite ou pis en délit d'inexistence ?  Quoi qu'il en soit les magistrats en sont réduits à le condamner par contumace. Lorsque l’accusé devient accusateur (le fameux Jugement de Dieu), l’arbitraire divin ne prêche pas en sa faveur. Cette accumulation de non-sens tue dans l’œuf l’éclosion de la moindre étincelle de foi chez l’individu le mieux disposé. « Dieu n’existe pas », j'en suis intimement convaincu depuis le début de ma maladie. Et nous le savons bien tous autant que nous sommes. La grandeur de l’homme réside dans son humanité.  Celle-ci contient une part de mystère, d’inexplicable, de magie impossible à transcrire dans un schéma ADN. Nous aspirons tous à nous élever au-dessus de notre animalité, à grandir. Ce désir d’ailleurs, cet appétit de sens, cette soif de créer donne une valeur incomparable à chaque existence. Quand un artiste écrit, peint, ou invente une mélodie sur le clavier de son piano, il a le sentiment de posséder le même pouvoir que le Dieu de la Bible : « La vida es magnifica. El verdadero artista es un creator de vida, es como un dios que maneja el cosmos en su pecho y en sus manos. »

     

  • Apprendre c'est élargir son ignorance.

     

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       « L'ignorance donne de l'assurance » et une attitude de doute devrait être notre principal moteur lorsque nous ambitionnons d’acquérir des connaissances nouvelles. Quelle est l’importance réelle de l’homme dans l’univers ? Nous pourrions retourner la question : Quelle importance aurait l’univers si l’homme n’était pas là pour l’observer ? Qu'apporte au cosmos l'existence d'une conscience qui l'envisage, d'une intelligence qui interprète ses moindres manifestations et d'une autorité qui établit les lois qui le régissent ? Il est évident que l’homme n’est pas apparu par hasard. « Il aurait suffi d’une très minime variante dans les constantes physiques du cosmos pour rendre impossible toute vie sur la Terre [1] ». Alors, quelle valeur accorder à ce que voient nos yeux ou à ce que touchent nos doigts ?  Pas plus que ce que peut permettre notre cécité et notre absence de tact. Nous envisageons l’univers à l’aune de constructions savantes mille fois détruites et rebâties car  le regard que nous portons sur le monde n’est que la projection en trois dimensions de nos infirmités. Depuis Newton,  la science moderne avait cru pouvoir imposer l’infaillibilité de ses méthodes et la véracité incontestable de ses résultats mais Einstein et quelques autres sont passés par là...  D’ailleurs, la tentation est grande pour le scientifique de poser comme préalable à ses recherches des postulats réducteurs plus aisés à développer. Beaucoup instruisent à charge, laissant sur le bord de la route des preuves scientifiquement incorrectes. Un exemple : de nombreux  physiciens ont choisi de considérer que la totalité de la matière contenue dans l’univers était déjà présente lors du big bang originel. En clair, c’est la théorie (et donc le théoricien) qui décide d’abord de ce qui est observable. Alors, n’ayons pas la prétention de croire qu’il existe un monde  objectif  et que nous pouvons en expliquer les mécanismes. Le scientifique ne peut qu’accumuler des hypothèses successives abandonnées lorsqu’un fait nouveau les contrarie. Ayons à l’esprit que la notion d’atome a été formulée pour la première fois par un philosophe de la Grèce antique (Empédocle). Ainsi, le concept de la structure atomique ne procédait pas d’observations ni d’expériences scientifiques mais d’une intuition. Se limiter à observer un phénomène physique ou à concevoir une théorie, c’est gesticuler entre quatre murs et cela équivaut « à expliquer une énigme par un mystère [2]». De plus, le fait scientifique doit tenir compte que  ce qui est observé  subit une interaction avec l’observateur  pouvant aller jusqu’à en changer la nature même. La perception quotidienne du monde qui nous entoure est certainement la plus illusoire de toutes car pleine d’inexplicable. Notre science est bancale parce qu’elle « est profondément ancrée dans les concepts communs acquis pendant notre enfance ou nés avec nous et utilisés dans la vie quotidienne [3]». Alors apprendre, c’est augmenter son ignorance et en élargir l’horizon. C’est tout ce que l’homme a fait jusqu’à ce jour  mais il n’est pas impossible, qu’à force de l’élargir, l’horizon ne finisse par atteindre quelque réalité.

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    [1] Rémy Chauvin (biologiste) in  L’avenir de Dieu, Editions du Rocher.

    [2] E. Wigner, prix Nobel de Physique en 1963.

    [3] Id.