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  • Un désir satisfait est une petite mort.

       Il est terrifiant de se dire dans un éclair de lucidité que le projet qui m'a si longtemps conféré une identité, un statut, est en train de s'effondrer tel un château de cartes. Je vais devoir me faire à cette idée : jamais je ne serai un écrivain connu, reconnu, labellisé. Dois-je m'en plaindre ? Avais-je vraiment envie d'accéder à une gloire de monument aux morts ?  Né sous X qu'ai-je à faire de revêtir un habit d'immortel de pacotille ! Et pourquoi pas un uniforme de polytechnicien pour mourir sous X ?  Même à cela je ne puis prétendre. Alors j'usurpe, j'imposte, je travestis. Il m'est de plus en plus difficile de pousser la porte d'une librairie. L'étagère qui y accueille les nouveautés est un rappel cruel de mon manque de prolificité. J'ai fini par me convaincre qu'il est vain d'écrire à une époque où plus personne ne lit. L'obsession de la publication ne serait-elle  qu'une pathologie monomaniaque ? Mes rêves de gloire ont deux siècles de retard. Si Pablo Neruda ou Victor Hugo étaient encore parmi nous, ils seraient ignorés de tous. Alors quel sens donner aux vingt ou trente années qu'il me reste à vivre ? 

  • Des hommes et des femmes d'exception.

     L'homme croit que sa soif de justice est la preuve de son caractère divin. S'il produit des martyrs et s'il fabrique des héros, c'est un leurre, un attrape-nigaud car personne ne ressemble à ces modèles, nul ne peut les imiter parce qu'ils sont inimitables, ces hommes et ces femmes d'exception ont tous une caractéristique commune : leur inhumanité. Ainsi, la preuve qu'ils étaient censés apporter d'une domination de l'esprit sur le corps est un faux grossier. La soif de justice de ces âmes bien trempées, l'idéal de vie prôné par ces ascètes, la noblesse de ces coeurs purs, tout cela n'est que foutaise et arguties. Il s'agit de guider la meute vers des sommets inaccessibles, d'accroître la performance, d'organiser la sélection naturelle en incitant les meilleurs éléments à viser l'excellence: le sacrifice sans se poser de questions.

     

  • De ceux qui prient sans se faire prier.

        Beaucoup d'hommes et de femmes qui ne croient pas en Dieu ont un jour prié. D'autres  exigeront une preuve de l'existence d'un être supérieur avant de lui adresser une prière. Par quoi commencer ?  Par la profession de foi ou par l'expérience de laboratoire ?   La foi n’est pas un tremblement de terre mais un infime frémissement de la forêt intérieure caressée par une brise divine : « Esa noche sinti un cierto vértigo y volviό a delirar ». Quoi qu'il en soit, certaines personnes n'éprouveront jamais le besoin de prier parce qu'elles vivent en-deçà de toute spiritualité. Leur existence est factuelle, étroitement liée à la conquête d'avantages matériels. Le phénomène de la prière peut se passer de Dieu, c'est une affaire humaine. Rien à voir, ou si peu, avec les génuflexions et les paters appris par cœur et récités mécaniquement, sans véritable implication de ceux qui intercèdent. Ce qui prime avant tout, c'est le fait que « dans la prière nous nous élevons au-dessus de nous-mêmes ainsi que de tout ce qui nous entoure et portons nos regards dans le lointain, vers un horizon infini [1] ».  Celui qui prie puise en lui-même pour trouver la source qui apaisera sa soif de grandeur. Il y a un mystère en chacun de nous et nous en possédons la clé : sommes-nous sur cette terre par hasard, sans avant et sans après ?  Cette question nous brûle. Prier, c'est croire en l'avenir, c'est admettre que les choses peuvent changer. La prière surgit souvent dans les pires moments, en présence de la mort. Il y a des circonstances où l'espoir ne suffit plus, alors nous prions pour connaître des jours meilleurs. A cet instant, le passé n'est rien, seul compte l'avenir. En priant, nous allons aussi loin qu'il est possible d'aller, nous allons jusqu'au bout, jusqu'à la vérité ultime de ce que nous sommes vraiment. Les soucis,  quels qu'ils soient,  finissent toujours par se noyer dans un double-whisky.

     



    [1]  Eugène Minkowski, le temps vécu.