04/10/2008
De l'épuisante douceur de vivre.
Que savons-nous des anges? Apprendre n'est-ce pas seulement élargir l'horizon de notre ignorance? Les anges gardiens sont nos geôliers ordinaires. Ils possèdent les clés des trois temps de notre conjugaison: passé, présent et surtout futur. Ils disposent de nous à leur gré, bienveillants si nous respectons le règlement de la citadelle, impitoyables lorsqu'il s'agit de mater les rébellions. Chaque jour à heure fixe, ils ouvrent les portes des cellules pour la promenade, le parloir ou pour aller prendre les repas au réfectoire. Les anges arrivent de toutes parts et donc aussi de nulle part. Ne les cherchez pas dans le ciel gris des églises ou dans les cryptes glacées: ils préfèrent se glisser dans l'ombre des promeneurs, ne sortant qu'en plein soleil car ils ont compris que la lumière est une bien meilleure cachette que l'obscurité. Leur invisibilité les rend plus présents encore que s'ils étaient faits de chair et d'os. Anges et archanges arpentent inlassablement l'intervalle qui sépare l'âme des corps. Tels des sangsues, ils s'ajustent à notre cou, ils collent à nos reins. Ne nous faisons aucune illusion: les anges ne viennent ni donner, ni prendre. Ils veillent, à la limite du désastre absolu et de l'épuisante douceur de vivre?
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26/09/2008
Des saisons qui passent et trépassent.
L'été et sa lumière si particulière, ses jours qui n'en finissent pas de recommencer, ses nuits percées de milliards de petites fenêtres ouvertes sur des mondes ignorés. L'été nous distrait de nous-mêmes et nous donne l'illusion de nous mettre à nu devant les autres bien que nous ressentions plus que jamais l'acuité de notre solitude et l'insoutenable vérité de notre différence. Au contraire, les contrastes, les demi-teintes des jours d'hiver, les nuits en plein jour, les midis pluvieux, les aubes de communiantes fanées nous ramènent à notre plus simple expression. Ni tristes, ni ennuyeuses, les courtes journées d'hiver sont à l'image de la briéveté de l'existence. Ainsi, comme le fit Joë Bousquet, décidons une fois pour toutes que "notre vraie vie va commencer avec l'hiver".
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25/09/2008
Je suis Dieu, tu es Dieu, il est Dieu...
« Je suis Dieu ». Dans le brouhaha de la quotidienneté, cette phrase insensée s’est imposée au-dessus de la mêlée. Habituellement, seuls les aliénés osent jeter à la face du monde ce type d’affirmations paranoïaques. « Je suis Dieu » signifie très exactement « j’ai la conscience aiguë d’être unique et immortel». Je sais, je sens depuis l’aube de mes temps que j’abrite en moi une vérité essentielle, que je dispose d’un identifiant hors du commun qui m’a permis d’arriver intact jusqu’à cette vie sans lustre. « Je suis Dieu » ou plus exactement l’expression d’un mode d’existence supérieure. Pourtant, mon intelligence est moyenne, ma corpulence peu athlétique, ma mémoire plutôt capricieuse et mon charisme à géométrie variable. Rien ne me prédispose à prendre la robe trop grande des prophètes et autres messies. D’ailleurs personne ne m’a chargé d’une mission auprès des humains, mes dissemblables, et c’est heureux lorsque l’on voit ce qu’il advient des messagers célestes : ils sont suppliciés ou deviennent des tyrans sanguinaires. Suis-je le seul au moment où je vous parle à être brûlé de l’intérieur par cette intuition primale ? Je peux supposer sans risque de me tromper que des millions de dieux de tous âges s’éveillent chaque matin, persuadés de l’unicité de leur précieuse personne. Pour ma part, cette révélation ne me donne aucun sentiment de supériorité, plutôt même la sensation désagréable que je suis plus vulnérable que les autres lorsqu’il s’agit de se battre pour survivre. Comble de l’ironie, « savoir » que l’on est immortel, par l’affaiblissement de l’instinct de survie, peut contribuer à une mort plus rapide. Heureusement, l’esprit humain détient une arme redoutable : la faculté d’oublier. Alors si je suis vraiment Dieu, n’en parlons plus.
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24/09/2008
De la courbure de l'espace-temps.
Pour apprendre à connaître les frontières de l'univers, il est d'usage de conseiller de transformer son télescope en microscope et d'observer la structure d'un grain de sable qui est semblable à celle d’une galaxie. Cette évidence (encore trop peu évidente pour beaucoup qui souffrent d’un strabisme divergent incurable), Pascal la porta en lui durant toute sa brève existence comme un remède contre les dogmes réducteurs : « Dans l’enceinte de ce raccourci d’atome, qu’il y voie une infinité d’univers dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ». Pour prendre la mesure de l’extraordinaire intuition de Pascal dans sa conception de l’infiniment petit, il faut rappeler qu’elle devance l’invention du microscope de plusieurs dizaines d’années et de près de trois siècles les travaux d’Einstein. « Car qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’était pas perceptible dans l’univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l’égard du néant où l’on ne peut arriver ? » Entre mathématiques et philosophie, Pascal a déduit la ressemblance, aujourd’hui démontrée, de l’activité et de l’évolution des électrons avec celles des astres. En partant de presque rien (il y avait eu les philosophes « atomistes » grecs), Pascal a construit un système qui va de l’infiniment grand (le système solaire) à l’infiniment petit (la molécule). Si nous avions un nouveau Pascal aujourd’hui, jusqu’où le mèneraient ses intuitions? Partirait-il à reculons dans la courbure de l’espace-temps en laissant sur le bord du chemin les impostures d’Einstein, préférant explorer des réalités extra-sensorielles plutôt que d’augmenter la puissance de ses télescopes ?
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23/09/2008
Des prédateurs surgis de la jungle du temps.
« D’où viennent ces prédateurs surgis de la jungle du temps avec des lambeaux de mon enfance aux babines ? Que vont-ils arracher d’autre de mes flancs durant mon périple entre les deux mondes (l'ici-bas et l’au-delà) ». Il est des souvenirs qu’il vaut mieux fuir et des rêves exquis que les brumes du réveil effaceront sans merci. La mémoire est indispensable à l’intelligence car si les matériaux acquis disparaissaient aussitôt, la plus simple opération intellectuelle serait impossible. De plus, dans le cas d’une conscience sans mémoire, le moi repartirait à zéro à chaque nouvelle perception et la personnalité peinerait à se construire. « La mémoire est une nuit terrible et confuse. Je craindrais à m’y aventurer d’encourir la punition des archéologues violant les sépultures d’Egypte » (Cocteau). Tout fait de conscience est susceptible de revivre. Il y a restauration d’un désir lorsque ce désir renaît à un certain degré bien qu’il faille admettre que c’est le plus souvent la traduction intellectuelle de ces états qui est restaurée. En somme, tout état se conserve et il n’existe pas d’oubli absolu (Herbart). Ainsi, les faits que nous croyons oubliés sont ceux qui nous ont si faiblement impressionnés qu’une excitation ordinaire ne suffit pas à les rappeler. Si la mémoire volontaire n’est capable de retenir qu’un nombre limité d’idées, c’est pour éviter d’encombrer notre cerveau avec les millions d’informations de toute nature qui sollicitent nos sens à longueur de journée car, si nous ne laissions rien échapper, notre mémoire serait accablée sous le poids d’une multitude de faits insignifiants. Il est reconnu que les gens heureux sont ceux dont la mémoire se débarrasse allégrement des souvenirs désagréables pour ne garder que le meilleur.
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22/09/2008
La mort de Jean-Luc B., suicide ou meurtre?
Il reste un dernier tabou hérité de mai 68 à lever : le poids excessif donné à la parole de l’enfant. La mort d’un enseignant à la suite de sa garde à vue pour un coup de poing donné à l’un de ses élèves qui l’avait insulté laisse flotter un réel malaise. Le geste reproché n’a pas eu de témoin. Il s’agissait de la parole d’un adulte contre la parole d’un enfant. Dans ce contexte, la balance penche presque toujours du côté de l’enfant. Principe de précaution et consignes du Parquet obligent. De plus, la justice a pris l’habitude d’employer les grands moyens même si, dans le cas de Jean-Luc B., le coup porté était sans gravité aucune. La réalité du geste importe peu car un tel incident aurait du se terminer dans le bureau du principal où chacun aurait fait amende honorable. Pour se dédouaner, certains murmurent que Jean-Luc B. avait des difficultés familiales, d’autres qu'il était déprimé depuis la séparation récente d’avec sa compagne. La seule question à se poser est la suivante : Jean-Luc B. se serait-il suicidé s’il ne s’était pas senti victime d’une nouvelle injustice? Je laisse à chacun le soin d’apprécier. Le père de Maxime comme le juge d’instruction et comme le policier qui a mené l’interrogatoire ont été victimes du même aveuglement qui consiste à prendre pour argent comptant ce que dit l’enfant. Et comme nos chères têtes blondes ne sont pas sans ignorer le pouvoir de destruction extraordinaire qu’elles détiennent, elles en usent à la première occasion. Les leçons d’Outreau n’ont pas été tirées. Combien d'assistantes sociales retirent trop hâtivement des enfants aux familles dites « en difficulté », combien de juges maintiennent en détention provisoire plusieurs années des pauvres types qu‘un faisceau de présomptions et une méchante rumeur accusent ? Que mon discours ne trompe personne : il existe bel et bien des mères indignes, des pervers dangereux et des éducateurs violents. Notons que la peine de mort (physique ou sociale) a bel et bien été rétablie pour ceux qui travaillent au contact des enfants. Des métiers à haut risque qui dans les années qui viennent ne devraient pas susciter beaucoup de vocations.
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Du tort qu'ont toujours les absents.
"En marchant, en mangeant, en voyageant, sois là où tu es. Sinon tu passeras pratiquement à côté de ta vie" (Jack Kornfield). Ami pèlerin, les absents ont toujours tort et le tort te tuera plus sûrement qu'une balle de revolver. Alors sois bon avec toi-même et sors de ta carapace une bonne fois pour toute! Applique-toi pour rester conscient à chaque heure du jour, lis le monde avec les yeux de la compassion. Pose ton regard sur chaque être en essayant d'imaginer ses préoccupations du moment. Ne méprise personne et considère que chaque habitant de la planète, animal ou fleur, a de l'importance et doit-être respecté. Certes, tu n'auras plus le coeur de commander une entrecôte bleue où une douzaine d'huîtres au restaurant car tu verras la souffrance de l'animal jaillir en pleine lumière. Faute de mieux, tu deviendras végétarien même si ton premier devoir est de donner à ton corps le carburant nécessaire à sa propulsion dans l'espace-temps et que ce serait un crime contre l'humanité de te laisser mourir de faim. Console-toi en songeant que comme Bouddha Richard Gere et Julia Roberts sont végétariens eux-aussi!
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20/09/2008
Les aventures extravagantes de Julien Rivaud.
Biarritz, le Samedi 6 avril 2002.
Coudes appuyés sur le comptoir de la réception, Julien Rivaud leva les yeux pour identifier la femme qui venait de s’engager dans le tourniquet. Il regarda sa montre : deux heures vingt-cinq du matin. Les clients étaient tous rentrés depuis longtemps et Jacques Bertin, le chef de rang, l’avait laissé seul aux commandes. L’Hôtel Impérial allait garder pour quelques jours encore ses allures de château de Belle au bois dormant. Biarritz possède son rythme biologique propre et des saisons que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Julien avait reconnu Catherine Grimaud au simple claquement de ses hauts-talons sur le marbre du hall d’entrée. Elle portait une robe de soirée en soie de Chine rouge.
- Bonsoir Julien, pas de message ?
- Non Madame ! Je vous donne la clé de votre appartement ?
- Plus tard. Demandez à Berthe de me préparer un en-cas à sa façon. Je n’ai rien pu manger chez Dario.
Elle s’installa au bar, habituellement désert à cette heure-ci en basse-saison. Se glissant de l’autre côté du zinc, elle récupéra une bouteille de Cognac et un verre qu’elle déposa sur le piano. La jeune femme commença à caresser le clavier en jouant les premières mesures de« Gee Baby, Ain’t Good to You » de Diana Krall.
- J’ai connu plus d’une reine, trop aimées, trop flattées, trop bien servies, elles n’avaient pas le temps de désirer, des yeux attentifs lisaient dans leurs pensées…
Catherine Grimaud s’assoupissait lorsque Julien lui assena cette harangue. La scène était à ce point imprévisible qu’elle ne la crut pas réelle et qu’il lui fallut plusieurs secondes pour admettre l’évidence. L’hurluberlu se tenait debout près d’elle, un faux air de majordome anglais collé sur le visage. Il lui apportait sa commande, omelette aux cèpes, assiette de salade, pain bougnat et bouteille de Buzet.
- Vous trouvez que j’abuse de la pauvre Berthe ?
- Rassurez-vous, elle attendait votre retour et ne dormait que d’un œil !
Elle avait déjà remarqué l'impertinence de ce Julien Rivaud. Dès leur premier contact, le bonhomme avait réussi à faire fondre ses résistances par un mélange bien dosé de tact et d’audace. Avec lui, elle n’avait aucune envie de jouer à la grande patronne. Elle restait néanmoins sur ses gardes.
- Vous me prenez pour une enfant gâtée ?
- Ces petites reines s’inventent des désirs, capricieuses, elles tombent de l’ennui à l’extravagance. Mais il y a une blessure en vous qu’il faut soigner avec un peu d’alcool et beaucoup d’amour. Be aware what you wish from [1]!
- Je ne devrais pas accepter que vous me parliez ainsi ?
- Bon appétit, Madame !
Il tourna les talons et, sans attendre de réponse, il partit reprendre sa place derrière le comptoir de la réception. Catherine Grimaud le suivit du regard en songeant à qu'il avait pu être avant d'occuper son emploi actuel de veilleur de nuit. Elle se promit d’en savoir plus sur ce drôle d’oiseau et de mener une enquête dès qu’elle en aurait l’occasion. C’est Maréchal qui l’avait recruté. Il devait y avoir un c.v. dans le dossier. Il fera jour demain. Pour l’heure son cerveau était incapable de réfléchir. Elle passa par les cuisines où elle trouva Berthe assoupie sur une chaise.
- Je monte ! Ne reste pas là, va te coucher! toi aussi. Pas besoin de m’attendre ainsi jusqu’au milieu de la nuit, je n’ai plus trois ans !
- Et si ça me fait plaisir à moi de t'attendre jusqu'à pas d'heure!
[1] Méfie-toi de ce que tu désires (proverbe)
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Petit précis à l'usage des séducteurs de supermarché.
Pour séduire, il faut avant tout avoir réussi à s'extraire de ses obligations physiologiques et donc avoir ramené à sa plus stricte expression le personnage lugubre qui se lève pour aller travailler, qui va aux toilettes parce qu’il ne tient plus ses tripes, qui se lave deux fois par jour mais continue à sentir l'urine et la transpiration et qui mange plus ou moins proprement une nourriture peu ragoûtante. Comment imaginer que le pleutre qui ronge son frein lorsque son chef de service l’humilie en public, le même qui se masturbe lamentablement devant les films X de Canal +, puisse faire illusion jusqu’à provoquer une attraction irrésistible? Par quel miracle ce félin à la fourrure miteuse devient-il objet de désir pour l’un de ses semblables, certes un peu myope, mais dont l’aveuglement demeure une énigme? Une seule réponse plausible: la mise en condition. Dans un contexte favorable, le pire des tocards aura des airs de prince d’opérette ou de star du rock. Une règle d’or : parler le moins possible, fuir les lumières trop vives et bien choisir son eau de toilette. En conclusion, pour éviter des réveils difficiles le dimanche matin, restez devant la télé le samedi soir. Il n’y a rien de bon à glaner dans la promiscuité bruyante d’une boite de nuit. Les princes charmants et les beautés fatales se couchent avec les poules. Evident ? Posez-vous la question quand même.
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18/09/2008
De ceux qui font voeu de silence.
Ce n'est pas la Terre qui est grande, c'est moi qui suis grand, ou qui doit le devenir[1]. Ami pèlerin, notre vie véritable s’écoule en nous, invisible au regard qui se pose sur le masque que nous présentons au monde pour nous en protéger. Il faut apprendre à se taire. Dire, mais seulement lorsque nous pouvons prédire ou alors garder les lèvres closes pour ne pas contredire notre goût du silence. Il faut apprendre à écouter avec les yeux (fermés) et la bouche (grande ouverte) pour accéder à la vérité de chaque chose, celle qui ne peut pas s’exprimer avec des sons car ils sont légion ceux qui prennent peur à simplement entendre le bruit de leur voix. Ami pèlerin, respire profondément, hume les senteurs ! La confiance comme la peur a sa propre odeur. De même le désir et la haine ont aussi la leur. Va sans crainte et puise dans le puits de l’épuisement les eaux troubles des moments parfaits où le temps immobile avance à reculons, de l’obscurité glacée de la nappe phréatique vers la lumière dorée d’un après-midi de juillet. Il y a dans notre vie des moments mémorables où nous comprenons qu’une existence plus haute est à portée de main.
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