03/12/2008

La révolte d'Arlequin.

«Je me suis donné beaucoup de mal, j’ai même commis des fautes, mais j’espère qu’en faveur de l’extravagance, vos seigneuries me pardonneront.» Un éblouissement. Le texte de Goldoni ne vient plus à la bouche de Marcello Moretti. Le temps s’est arrêté aux lèvres du comédien.

Derrière son masque de cuir, le personnage qu’il interprète n’est pas n’importe lequel du répertoire de la Commedia dell’arte: dans son habit cousu de morceaux de tissus rapiécés, Arlequin saute, cabriole, gesticule, lance ses lazzis à un public complice. Sans arrières pensées, quand il voit une belle fille, il veut coucher avec elle, quand il a faim, il veut manger. Rusé, il laisse ses adversaires croire qu’il va perdre, mais il finit toujours par gagner. Le masque qu’il porte est un instrument terrible, mystérieux, proche de celui des prêtres vaudous. Le visage noir d’Arlequin aurait été brûlé aux feux de l’enfer. Autant que nous sommes, nous voudrions être fait d’une seule pièce comme Arlequin, mais vivre nous impose sans cesse d’accepter des compromis.

Vêtu de son vêtement collant qui le faisait paraître presque nu, l’acrobate devait considérer que ce soir, pour la première fois, le public lui était hostile. Pris au piège de son costume de comédie, il se découvrait entièrement, vertigineusement seul. Mais, au lieu de l'abattre, cette révélation le renforça dans une attitude intime de violence, d'audace, comme un animal pourchassé, ne pouvant compter que sur lui-même, fait front à la meute de toutes ses forces ramassées.

Un silence bourdonnant avait envahi la scène. Arlequin aurait été incapable de dire si le « blanc » avait duré cinq secondes ou cinq minutes. Revenu de sa catalepsie, il refaisait surface dans un monde en attente, un château de Belle-au-bois-dormant où hommes et animaux avaient été surpris par les laves de l’Etna et saisis par la torpeur en plein mouvement. Face à lui, Béatrice n’avait pas bougé, le geste suspendu, la pupille dilatée, la bouche grimaçante. Depuis combien de temps attendait-elle ainsi qu’il prononçât les mots attendus ?

A demi-égaré, Moretti détailla successivement le décor, les techniciens, les comédiens ainsi que le trou sombre de la salle d'où commençait à monter un murmure désapprobateur.
Indifférent aux gestes désespérés et aux chuchotements des Rasponi, Florindo et Sméraldine venus rejoindre Béatrice sur le plateau, il prit le parti de s’écarter du groupe. Au bout de quelques pas, le comédien se retourna pour constater que tous les yeux avaient suivi son mouvement. Chaque regard exprimait la même incompréhension face à l'inexplicable. Et, de concert, il considéra que ce constat entrait dans l'ordre naturel des choses.

Prisonnier de son masque, peu à peu, il avait appris comment le corps entier devait se mettre au service des émotions du personnage et comment un simple artifice de cuir protégerait l’homme des pièges de la vanité. D’une voix calme et s’adressant directement au public médusé, il prononça cette sentence empruntée à Maeterlinck : Nous portons en nous le résumé de toute l'histoire de tous les mondes. Celui qui saurait ranimer ces souvenirs serait maître de la vie et de la mort.

28/11/2008

Des pas dans la nuit.

30svx9t.jpgLa nuit n'est pas une maladie honteuse que des marins ivres traînent de bistrots en bordels. En décryptant les zones de lumière de l'obscurité on y découvre des vies parallèles, des mondes jumeaux. A ceux qui dorment la nuit, à ceux qui confondent terrain vague et chantier de fouilles,  je propose d'écarter les murs du réel afin d'ouvrir un couloir vers ce que nous sommes vraiment. A pas de loup, tu marches dans la neige fraîche. Sauras-tu tenir tête à la soif qui te brûle le gosier? Tu dors dans une vie où le sommeil se faisait rare. Le cri des derniers hommes t'a longtemps tenu éveillé. La fin du monde se mesure avec un pendule de Foucault dans l'accélération de la pesanteur.

14/11/2008

L'éducation à refaire des péteurs de cabine d'ascenseur.

ascenseur1.jpegQue dire, que penser quand notre appendice olfactif est détourné de son inclination  naturelle pour les senteurs fleuries par d'infectes odeurs de fiente? Plus rien.  La marée montante du dégoût. Rien ne va plus, faîtes vos jeux avant de rendre l'âme! Quel est le cuistre infâme qui pollue ainsi l'atmosphère rare, - les molécules d'oxygène précieuses de ce bocal à grenouille, de cette cabine  d'ascenseur partie en chute libre vers le trente sixième dessous -, avec son méthane de bovin constipé? Le comble de l'ignominie c'est que ce crime de lèse-cabine restera impuni car tous les occupants lèvent lâchement les yeux vers le plafond afin qu'il ne vînt  l'idée à personne de les désigner à la vindicte populaire.

24/10/2008

De l'art des ivrognes pour bien tituber.

400A-Artaud-encre-03VII2.jpegAmi, je bois à ta santé chancelante , je bois à tes amours contrariées, je bois à ta jeunesse avant qu'elle ne te quitte pour un amant plus présentable, je bois à tes chimères, ces illusions fatales qui t'ont pourri la vie! Comment un être supérieur, doué pour le bonheur, a-t-il  pu en arriver là? Frère de malheur, notre première erreur ne fût-elle pas de refuser de choisir? Car pour prendre la bonne route, il aurait fallu bifurquer vers une vie qui mène quelque part.  En refusant d'accepter  que nous ne venons pas de n'importe où mais d'un lieu prodigieux qui ne méritait pas d'être quitté, nous marchons certes, - ou plutôt  nous titubons -, vers un néant ordinaire, vers la voie sans issue des vies qui ne valent pas la peine d'être vécues, en fait vers nulle part,  cette destination si prisée par les V.R.P. (Voyageurs Repus de Paysages), ces mendiants qui n'ont plus rien à vendre, pas même leur âme au diable.  Souvenons-nous que rien ne sert de courir (après sa vie), il suffit de tomber à point lorsqu'il sera l'heure d'y aller. Pourquoi naître et être, alors qu'il est si facile de paraître et de disparaître ?  Céder à la facilité, ne pas compliquer les choses et se laisser porter par le flot ininterrompu des factures à payer. Vers quels abîmes nous mène la parole donnée avec  trop de légèreté !   

03/10/2008

De ceux qui voulurent approcher trop près du soleil.

Icare vivait seul avec son père dans le labyrinthe de l’Ile de Minos. Pour unique mobilier ils avaient deux chaises en bois, un réchaud à gaz, une table couverte de vieux journaux et une paire d’ailes accrochée au mur. A chaque lever de soleil, après s’être aspergé le visage d’eau glacée, Icare se frottait le corps avec une poignée d’orties blanches. Dédale, son père, lui avait appris qu’un oiseau, ce n’est ni plus, ni moins que jabot, gésier, bec et griffes assemblées en héron, caille ou épervier. Fasciné par le vol des mouettes qui tournaient sans relâche au-dessus du labyrinthe, Icare oublia un instant les conseils de prudence de son père. Il décrocha les ailes, les fixa à ses épaules avec de la cire d’abeille, se laissa aspirer par un courant d’air, gagna en quelques battements la surface d’une mer de nuages. Ce qu’il advint ? Nous le savons tous, hélas !