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  • JOURNAL PERDU DE CRISTÓBAL COLÓN : lundi 17 SEPTEMBRE 1492.

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    Aujourd'hui les vents de nord-est se sont levés avec l'aube et nous avons progressé de cinquante milles[1] vers l’Ouest. L’océan est toujours recouvert à perte de vue des grandes algues aperçues pour la première fois hier matin. L’excitation provoquée par l’imminence d’un accostage est retombée au fil des heures mais chacun veut encore croire que la fin du voyage est proche. A tierce[2],  j’ai harangué l’équipage rassemblé sur le pont de la Santa Maria. Pour me préparer à cet exercice, j’ai prié une grande partie de la nuit de vendredi à samedi. Il s’agissait de trouver les mots qui redonnent confiance et le ton qui convient au chef incontesté.  Pendant mon discours, Juan de la Cosa[3] et Chanchou son contremaître riaient sous cape avec force gestes visant à tourner mes propos en dérision. Ces hidalgos de petite noblesse ne reconnaissent pas mes titres et feront leur possible pour que ce voyage soit un échec. Dans l'accord signé à Grenade avec les rois catholiques en avril 1492, il a été convenu qu’en cas de succès – et seulement dans ce cas –  je serai anobli et porterai le titre de grand Amiral de la mer océane.  A cela s’ajouteront les titres de vice-roi et de gouverneur perpétuel des terres  découvertes avec une commission du dixième sur la totalité des richesses qui en seront extraites. Je comprends que ces hobereaux vivent mal le fait d’avoir été mis  sous les ordres d’un  apprenti tisserand[4] devenu corsaire après avoir commandé un navire français qui combattit  le roi d'Aragon. Alors, pour ces gens-là,  que suis-je sinon un vil mercenaire qui se met au service du plus offrant, prêt à trahir à la première occasion  un pays qui n’est pas le sien ? Comment pourraient-ils admettre cette débauche d’honneurs et d’or pour s’attacher un homme de rien ?  Mais alors, pourquoi ces marins aguerris, ces princes du cabotage qui n’ont jamais navigué au grand large  au-delà de 800 milles, n’ont-ils pas osé tenter eux-mêmes d’atteindre les rivages des royaumes du Cathay ou de Cipangu[5]  si parfaitement décrits par Marco Polo ?

     

     

    [1]  Environ 74 kilomètres puisqu'un mille romain fait 1.482 mètres.

    [2] La troisième heure du jour.

    [3] Propriétaire de la Santa Maria.

    [4]  Le père de Christophe Colomb possédait un établissement textile et une taverne à Savone.

    [5] La Chine et le Japon.

  • Journal perdu de Cristóbal Colón : samedi 15 septembre 1492.

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    Je tiens ce journal pour mes seuls yeux car il n’y a rien à gagner à dire la vérité entière, que ce soit aux grands de ce monde ou à ses plus proches amis.   Si ces pages devaient être découvertes –  mais j’en doute car je ne suis pas sûr de les conserver si une menace pesait sur moi –  voici le portrait sans concession que ferait de Cristóbal Colón l'hagiographe chargé de perpétuer la mémoire de mes hauts faits[1] : « Il avait la taille élevée, au-dessus de la moyenne, le visage long et imposant, le nez aquilin, les veux bleu-clair, le teint blanc, tirant sur le rouge vif, la barbe et les cheveux blonds dans sa jeunesse, mais les soucis les blanchirent de bonne heure. [Il était] rude de caractère, peu aimable en paroles, affable cependant quand il le voulait, emporté quand il était irrité ». Depuis notre départ de Palos de la Frontera le 3 août, j'ai laissé aux capitaines de chacun des navires le soin de rédiger la relation « officielle » de notre traversée. Nous naviguons depuis neuf jours par la route du sud pour éviter de croiser des vaisseaux portugais au large des Açores. Les bienfaits de notre escale sont loin derrière nous. A Las Palmas de Gran Canaria nous avons pu nous approvisionner en bois, en eau et en vivres. Et surtout nous dûmes réparer le timon de La Pinta qui s'était déboîté. Je suspecte Gómez Rascón et Cristóbal Quintero d'avoir saboté leur propre bateau pour écourter le voyage. Le prix de la location de la caravelle leur a été payé d'avance en bel or et je trouve étrange leur soudaine vocation d'explorateurs. Mais sans preuve, je ne peux que rester sur mes gardes en attendant de pouvoir les confondre. Les équipages des trois navires commencent à montrer des signes de grande nervosité.  Des bagarres éclatent pour les motifs les plus futiles. Cette nuit,  Gregorio Sanchez,  le pilote,  a poignardé  Fidel Rubio, le plus jeune des grumetes[2] de la Santa María au motif qu’il se refusait à lui pour assouvir ses plus bas instincts. Je l’ai fait mettre aux fers mais cette décision me coûte car c’était l’homme le plus expérimenté de notre escadre. De plus, son emprise sur l'équipage me fait craindre une mutinerie. Le corps du gamin a été mis dans un sac en jute et jeté à la mer après la tombée de la nuit. En l’absence de prêtre, j’ai dirigé une cérémonie rapide en petit comité pour ne pas exacerber les passions.

     

    [1] Bartolomé de Las Casas a livré la seule version connue du Journal de cette traversée.

    [2] Mousse

     

  • Christophe Colomb ou le fléau de Dieu.

    En préambule à la publication du « Journal perdu de Cristóbal Colón », il est utile de préciser au lecteur qu'aucun écrit apocryphe du récit de cette traversée n'a été retrouvé à ce jour. Il existe bien une version d’un journal de bord donnée par Bartolomé de Las Casas (qui n'a pas participé à l'expédition) mais le seul récit écrit de la main de Colón est la lettre à Santángel  datée du 14 février 1493 sur la route du retour, sorte de bilan de son expédition adressée à Louis de Santángel , trésorier d'Aragon et plus proche ministre du roi et de la reine d’Espagne. Aussi, ce journal perdu – et miraculeusement retrouvé –  est une fiction dont je suis l'auteur mais qui s'appuie sur un ensemble solide de documents et de témoignages. Comme répondait Alexandre Dumas à ses détracteurs : « On peut violer l'histoire mais à condition de lui faire de beaux enfants ».  J’espère que ce rejeton sera dans le droit fil de cette tradition de romans historiques. Pour bien mesurer l’ampleur des conséquences de la découverte de l’Amérique par Cristóbal Colón – je lui conserverai son nom espagnol –  je vous invite à parcourir cet entretien avec Charles C. Mann[1] à propos de son livre « 1493 ». Sa mise en perspective de la découverte de l'Amérique par le marin génois est pour le moins troublante même si certaines de ses conclusions prêtent le flanc à la controverse.

     

    Dans votre livre «1493», vous démontrez que Christophe Colomb n'a pas seulement découvert l'Amérique et le Nouveau Monde en 1492, mais qu'en raison d'un enchaînement d'échanges et d'événements aussi complexes qu'imprévisibles il a de fait créé un autre monde. 1493 est-il pour vous l'an 1 de la mondialisation, ainsi que l'année de la plus grande révolution humaine, économique et écologique qu'ait connue notre planète ?

     

    L'année 1493 n'a pas été le déclencheur de la plus grande révolution qu'ait connue notre planète, mais elle a été un moment très important. Il y a deux cents millions d'années, notre Terre était composée d'une unique masse continentale terrestre connue sous le nom de Pangée. Sous l'effet des forces géologiques, ce supercontinent a éclaté et sa séparation a donné naissance aux cinq continents que nous connaissons actuellement.

    Pendant des dizaines de millions d'années, il n'y a eu aucune communication entre les hémisphères Est et Ouest où se sont développées des flores et des faunes complètement différentes. D'un point de vue biologique, l'expédition de Colomb a remis les continents en contact. Dans les faits, Colomb a recréé la Pangée avec pour résultat une explosion écologique qui a vu l'arrivée en Amérique d'une quantité énorme de créatures venues d'Europe, d'Asie et d'Afrique tandis qu'un nombre tout aussi important de créatures américaines ont migré vers l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Cet «échange colombien», pour reprendre la formule de ce formidable historien qu'est Alfred W. Crosby, a constitué le plus grand bouleversement dans l'histoire de la vie terrestre depuis l'extinction des dinosaures.

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    Cet incroyable «échange colombien» entre l'Amérique et l'Europe - et plus tard l'Asie et la Chine -, qui a concerné les hommes, les cultures (la pomme de terre, le tabac, la tomate, le blé, le sucre, l'hévéa...), les animaux et les espèces ainsi que les virus et les microbes, s'est caractérisé par sa violence constante. C'est un échange qui a été tout sauf équitable.

     

    La première vague de l'«échange colombien» a été microbienne. En raison d'un caprice de l'histoire de la biologie, les Amériques avaient très peu d'animaux susceptibles d'être domestiqués: pas de bétail, pas de chevaux, de moutons, de chèvres ou de poulets. Or tous les grands virus mortels qui ont jalonné l'histoire de l'humanité - la variole, la rougeole, la grippe ou la peste - étaient à l'origine des maladies animales qui ont muté et franchi la barrière des espèces.

    La plupart de ces maladies ont d'abord été véhiculées par les animaux domestiques : par exemple, la variole s'est, semble-t-il, développée parmi les chameaux et les chevaux, tandis que la rougeole était portée par le bétail. Or comme il n'y avait pas d'animaux domestiques dans les Amériques, ces maladies y étaient très peu répandues.

    Lorsque les Européens ont amené avec eux par inadvertance ces bactéries et ces virus, cela a été comme si toutes les souffrances et les décès qu'elles avaient causés en Europe et en Afrique en l'espace d'un millénaire s'étaient retrouvés comprimés sur une période de cent cinquante ans dans l'hémisphère Ouest. Entre les deux tiers et les neuf dixièmes des autochtones en sont morts, provoquant ainsi la plus grande catastrophe démographique de l'histoire de l'humanité.

    L'échange microbien a été horriblement inégalitaire. Il y a eu des gagnants et des perdants, les Européens se situant dans la première catégorie. Sans l'aide des microbes, il serait difficile d'expliquer comment de petits groupes d'Européens mal équipés auraient pu prendre pied dans un environnement qui leur était complètement étranger.

    Hernán Cortés a introduit le cheval sur le continent américain. Les autochtones, qui avaient vite compris son utilité, se sont mis à en voler autant qu'ils pouvaient. Dans l'Ouest américain, le cheval a été le vecteur de changements considérables. Les fermiers indiens qui vivaient dans de petits villages se sont aperçus qu'ils étaient à la merci de leurs ennemis à cheval: afin de se protéger, les indigènes de groupes allant jusqu'au Canada ont abandonné l'agriculture et ont migré en direction du sud afin de profiter de l'afflux de chevaux en provenance du Mexique.

    Un mode de vie qui remontait à des générations s'est évanoui en un clin d'oeil, pour laisser place à un nouveau mode de vie iconique, celui de l'Indien à cheval. Les Indiens des Montagnes rocheuses se sont installés au Texas et y ont créé la Comancheria, un empire reposant sur la culture du cheval qui a duré cent cinquante ans et qui a repoussé pendant longtemps toutes les tentatives faites par les Européens pour s'en emparer.

     

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    Pourquoi l'introduction de la malaria par les Européens a-t-elle favorisé en Amérique l'expansion de l'esclavage venu d'Afrique?

     

    La malaria n'existait pas aux Amériques avant Christophe Colomb: son apparition, comme celle de la variole, y a été catastrophique. Mais, cette fois, la plupart des victimes qu'elle a causées étaient européennes.

    Cette maladie prend sa source dans plusieurs variétés d'un parasite monocellulaire qui s'appelle le Plasmodium. La forme de malaria la plus mortelle, le paludisme, est une souche tropicale qui ne peut pas survivre très longtemps dans des endroits froids comme Paris ou New York. Elle s'est donc acclimatée dans une zone chaude qui s'étend grosso modo de Washington à Rio de Janeiro. Les colons qui s'y installaient attrapaient presque tous la malaria, ou sa variante la fièvre jaune, et presque 40% en mouraient, les autres étant malades pendant plusieurs mois.

    Les Européens qui voulaient développer des plantations aux Amériques avaient besoin de main-d'oeuvre. La pratique normale était de convaincre les pauvres du pays colonisateur de traverser l'océan et de venir travailler comme serviteurs dans les colonies. La malaria a rendu cette méthode problématique: les propriétaires terriens étaient réticents à payer la traversée de l'Atlantique - qui coûtait très cher à cette époque à des migrants qui allaient mourir à l'arrivée ou qui auraient besoin d'être soignés pendant des mois avant de pouvoir soulever une houe. Puisqu'ils avaient besoin d'une source fable de main-d'oeuvre, les planteurs ont commencé à chercher ailleurs.

    Les peuplades d'Afrique centrale et d'Afrique de l'Ouest avaient vécu avec la malaria depuis si longtemps qu'environ les deux tiers d'entre eux avaient fini par y être immunisés. L'historien Philip Curtin a calculé qu'à l'époque coloniale un Européen avait trois fois plus de risques de mourir qu'un Africain lorsqu'il pénétrait dans la zone où sévissait la malaria, et acheter des esclaves était de ce point de vue plus avantageux que de payer des serviteurs: c'est en ce sens que la malaria a contribué à fournir des arguments économiques à ceux qui souhaitaient développer la traite des esclaves.

     

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    La multitude de mouvements migratoires, volontaires ou forcés, qu'a provoqués Colomb, ont-ils également créé une nouvelle humanité en mélangeant les peuples et les races du monde entier, et ont-ils enrichi notre patrimoine humain ?

     

    Avant Colomb, presque tous les Européens vivaient en Europe, presque tous les Africains en Afrique, presque tous les Asiatiques en Asie et ainsi de suite. Dans la foulée des voyages de Colomb, nos espèces ont commencé à se mélanger: c'est le volet humain de l'«échange colombien». De nos jours, des pays comme l'Australie ou l'Argentine sont dominés par des Européens, tandis que le Brésil est fortement africanisé et qu'on trouve des Chinatown partout. Notre espèce a changé à jamais.

    On considère souvent la mondialisation comme un phénomène économique qui est apparu au cours des dernières décennies. Mais c'est avant tout un phénomène biologique qui a démarré il y a plus de quatre cents ans. Nous vivons depuis des siècles dans un monde de cultures métissées. Ce dont il faut se réjouir. Au lieu de nous définir de manière étroite par une seule culture, nous pouvons tous revendiquer l'héritage de l'ensemble de l'histoire humaine.

     

    Source: "le Nouvel Observateur" du 14 février 2013.

     

    [1] CHARLES C. MANN, journaliste scientifique, collabore à «Science», au «New York Times» et au «Washington Post». Après le succès international de «1491» qui décrivait les Amériques précolombiennes, il a publié en 2013 chez Albin Michel: «1493. Comment la découverte de l'Amérique a transformé le monde».

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