01/12/2008

Une tranche de Bacon.

  Le rapprochement des extrêmes les plus extrêmes, la fusion des croyances antagonistes  posent la grande question. Tel Giacometti avec ses sculptures de corps interminables et faméliques ou Francis Bacon avec ses peintures d’une  humanité saisie dans ses pires moments d’inhumanité, prise en flagrant délit de dislocation,  tourmentée par une horreur muette.

07/11/2008

Il était une fois la revue "Planète".

Lancée en 1961, la revue bimestrielle Planète créée et dirigée par les auteurs du Matin des magiciens Louis Pauwels et Jacques Bergier, va rapidement devenir un phénomène d’édition avec des tirages moyens supérieurs à 100.000 exemplaires. Quelle est la recette d’un tel succès ? Un mélange détonant de prospective scientifique et d’ésotérisme, de paranormal, de médecines alternatives, de faits inexpliqués et de théories invérifiables. Avec la volonté farouche de faire tomber les murs qui enferment les savoirs de l’époque, ouverte à tous vents, la revue accueille idées insolites, faits maudits, recherches de frontières, arts marginaux, civilisations et savoirs perdus, personnages énigmatiques, mystères des animaux, histoire invisible, aventures de l’esprit . Les scientifiques les plus prestigieux (Chauvin, Oppenheimer, Von Braun) y côtoient des visionnaires contestés (Charles Fort, Gurdjieff) et des chroniqueurs inattendus (Sternberg, Bodard, Trigano, Desanti). Louis Pauwels ne cède pas à la tentation de devenir le gourou d’une révolution culturelle déjà en marche et ramène son rôle à celui d’un homme qui cherche et qui n’a rien à proposer d’autre que sa recherche , Planète prolongeant la démarche exposée dans Le Matin des magiciens . Dès 1965, le sociologue Edgar Morin a étudié le phénomène Planète et écarté une explication simpliste du succès de la revue : Il y a quelque chose de spécifique dans Planète, qu’il faut détecter non seulement au microscope mais aussi au télescope . Constat lucide que la science moderne ne progressait pas assez vite dans le renouvellement de ses hypothèses à cause du chercheur lui-même soumis à des orgueils et à des paresses. Dès sa conception, Planète se voulut une pensée en mouvement plus qu’un mouvement de pensée. Au fil des années, un véritable groupe de presse et d’édition se constitue autour de Planète avec les magazines Plexus et Janus , des encyclopédies et des ouvrages développant les thèmes les plus marquants de la revue. Citons le remarquable Profil du futur d’Arthur C. Clarke (1964) qui affirme avec enthousiasme que « la seule façon de découvrir les limites du possible est de s’aventurer un peu au-delà d’elles, dans l’impossible ». Certes Planète ne survivra pas longtemps au mouvement de mai 68 et à la mort de Jacques Bergier, le cerveau du tandem. Louis Pauwels poursuivra en solitaire des expériences moins vivifiantes : il passera les vingt dernières années de sa vie professionnelle à la direction du Figaro-Magazine. Je conserve précieusement dans ma bibliothèque la collection complète de la revue et l’édition originale du Matin des magiciens . Quand je feuillette un numéro de Planète je suis encore bluffé par la pertinence de la plupart des articles bien que quarante ans se soient écoulés. Qui a pris le relais aujourd’hui ? Internet à coup sûr pour l’accès aux données et les échanges d’informations en temps réel mais il manque le mode d’emploi à la Boîte de Pandore.

05/11/2008

Les vieux ça ne devrait pas devenir vieux

sansot.jpgPierre Sansot décédé en 2005 avait l'âge de ceux qui ne peuvent plus détourner leur regard de "la vieillesse et de la mort qui, pas plus que le soleil, ne se laissent regarder de face".

Les lignes qui vont suivre ont été rédigées en 2001:

"Les vieux, ça ne devrait pas devenir vieux". Dans ce livre, ni roman, ni récit, ni essai, mais au carrefour de ces trois genres, Pierre Sansot s'emploie "à désamorcer les malentendus propres à opposer les différentes classes d'âge". Il met le cap "sur l'ultime partie de son existence". Le titre provocateur de l'ouvrage dissimule néanmoins le désespoir d'un homme dépouillé du temps. Après avoir fait bon usage de la lenteur en refusant de "brusquer la durée et de se laisser brusquer par elle" il n'a eu de cesse que de prolonger les rêves de l'enfant qu'il fut. L'économie de soi, cette vertu de la modération devient chez Pierre Sansot "l'art du peu" qu'il pratique avec brio:"avec l'âge beaucoup d'entre nous pressent le pas" car ils s'aperçoivent "qu'il y a tant de choses à voir, tant de mets à goûter, tant de pays à visiter, tant d'existences à côtoyer". La proximité de la mort aiguise la conscience de nos carences. Pour l'anthropologue Sansot la lenteur n'est pas un trait de caractère mais un choix de vie. Et pour ce qui touche à la vieillesse, il conserve l'image de ces "êtres lamentables devenus méconnaissables avec l'âge, cramponnés à la vie jusqu'à la couardise" qu'il observait avec avidité enfant afin de "percer l'énigme de l'avenir qui lui était promis". A l'adage qui prône que l'on meurt comme l'on a vécu le vieil écrivain apporte sa vision apaisée de l'existence, convaincu pourtant que "nous devrions véritablement achever notre vie avant de la quitter". A ses essais sur la lenteur, les jardins publics, la ville et les gens de peu, Pierre Sansot vient d'ajouter un premier roman "Il vous faudra traverser la vie". Tous les thèmes chers au philosophe resurgissent d'un chapitre à l'autre parmi les rumeurs d'un univers intime qui s'apprête à disparaître. Récit d'une vie qui s'achève, celle d'Hélène, la narratrice, ce dernier voyage s'effectue en marche arrière et au ralenti.


"Les vieux, ça ne devrait pas devenir vieux", Ed. Payot, 1995.
"Du bon usage de la lenteur", Ed. Payot, 1998.
"Les gens de peu", Ed.PUF, 1992.
"Il vous faudra traverser la vie", Ed. Grasset, 1999.

04/11/2008

La chemise blanche déboutonnée de BHL.

1bhlhouelcover_418.jpegIls nous ont fait croire au grand soir. Que reste-t-il de ces grands bourgeois qui se sont encanaillés en flirtant avec l'extrême gauche? J'ai encore présent à l'esprit le modèle du parfait contestataire des années 70: chemise blanche largement ouverte sur un torse glabre, mèche rebelle et discours  de normalien revu et corrigé par mai 68 et les AG au Flore (les amphis étant par définition bondés).  Vous l'avez reconnu, il s'agit du très médiatique BHL. En attendant d'hériter de l'entreprise de négoce en bois exotiques de papa (revendue à prix d'or au mécène François Pinault), BHL s'est employé à présenter son meilleur profil à la caméra, le plus sombre. Malgré ses efforts méritoires, il a très vite  confirmé que l'enfant est l'entière expression de son milieu, même lorsqu'il se révolte contre lui. Bernard-Henri Lévy n'a jamais été pauvre et son goût pour les intérieurs dépouillés est une pose parmi d'autres, les aménagements fastueux de son palais de Marrakech en témoignent. Pris en affection par l'énergique Françoise Verny, BHL fut le mannequin vedette de la nouvelle philosophie qui précéda de peu la nouvelle cuisine de Joël Robuchon. Aujourd'hui, l'illusion s'est estompée et le conformisme de ce presdigitateur doué a éclaté au grand jour. BHL possède le langage, l'attitude, les habitudes et les jugements conformes à la structure hiérarchique de dominance de son milieu peu réputé pour favoriser la créativité et l'originalité de pensée (Henri Laborit,Eloge de la Fuite).

14/09/2008

D'une réalité en trompe-l'oeil.

Artaud2.jpgChez Antonin Artaud, l'écriture n'est pas un acte manqué mais une faim en soi, de celles qui donnent de l'appétit aux ogres des contes défaits. "C'est dans le ventre que le souffle descend et crée son vide d'où il se relance au sommet des poumons". Les mots se jouent de nous en se jetant, tels des dés truqués, sur le tapis volant de la page blanche. Quel sens aura le dessus pour contrer les quatre autres? Rien ne va plus au casino de la folie ordinaire, imper et impasse dans les brumes du Pont de Tolbiac. "Pour crier, je n'ai pas besoin de la force, je n'ai besoin que de la faiblesse". Momo revient de loin. Accoudés au comptoir de cuivre, des sénateurs séniles refont le monde tandis que les arrivistes n'en finissent pas d'arriver et les faux-fuyants de s'enfuir. Horrifiée, la planète de bleue est devenue blême en découvrant des étoiles sanglantes sur le képi des généraux. Que répondre au silence des anneaux de Saturne quand les meilleurs d'entre les meilleurs sont soumis à la question, quand le destin des hommes libres dépend de trois fois rien, quand l'alcool ouvre des voix qui se taisaient jusque là, quand le pourquoi ne sait plus comment faire pour dire quand et où éclairer de sa luminescence ceux qui le mérite? "Entre le réel et moi, il y a moi, et ma déformation personnelle des fantômes de la réalité".


Oeuvres, Antonin Artaud, Collection Quarto, Gallimard, 2005.

18/08/2008

Les comptines cruelles de Jacques Izoard

OLE.jpgSi pour moi Jacques Izoard n'était pas un ami intime, il faisait néanmoins partie de ma vie par les émotions ressenties à la lecture de son oeuvre. A dix-sept ans, alors que je faisais connaissance avec l'édition  grâce à Jean-Yves Reuzeau et Marc Torralba du Castor Astral, un premier recueil d'Izoard me séduisit dès la prise en main du livre. Il avait été écrit à quatre mains avec Eugène Savitzkaya, lui aussi poète de l'Ecole de Liège.  C'est en 1992, lors d'un séjour en Wallonie chez Denys-Louis Colaux que l'idée de réaliser un portrait pointilliste d'Izoard me vint. Il s'agissait de demander à ses nombreux amis peintres et écrivains d'apporter une contribution originale pour sortir de la biographie académique. Je ne sais pas si le numéro huit  de la revue  Orage-Lagune-Express que j'animais avec Christian Cottet-Emard fut une réussite mais Jacques Izoard sembla l'apprécier, peut-être justement pour son imperfection. "Le dossier ainsi mené me paraît bien vivre et assez riche en relief. Je peux te dire que le projet enthousiasme  vraiment Izoard et qu'il est extrêmement curieux et impatient du résultat."(lettre de D.L. Colaux de novembre 1992). Dès la parution de la revue en 1993, Izoard s'impliqua activement pour en assurer la promotion: "J'ai été encore quelque peu souffrant durant les vacances. Mais voici la rentrée et je voudrais diffuser le beau numéro d'Orage-Lagune-express que vous m'avez consacré ici, en Belgique, auprès d'amis divers" (lettre de J.Izoard du 28 août 1993). Pour mémoire, au sommaire on pouvait trouver un long entretien avec Jacques Izoard, des textes inédits, des articles de René de Ceccaty, Francis Edeline, Joseph Orban, Denys-Louis Colaux, Eugène Savitzkaya, André Miguel, Jean-Paul Gavard-Perret, des poèmes de Conrad Detrez, Serge Czapla, Jean Follain, Abdrée Chedid, Pierre Dalle Nogare, Daniel Meyer, William Cliff, Bernard Deson, Françoise Fravretto, Jean-Pierre Bobillot, pour beaucoup auteurs attitrés de sa revue Odradek. Pour les amateurs, ce numéro consacré à Jacques Izoard n'est pas épuisé et l'on peut encore se le procurer en le commandant sur le site des Editions Orage-Lagune-Express. A la suite de cette collaboration, Jacques continua à m'adresser chacun de ses nouveaux livres et puis sans que le fil ne fut rompu complètement, je le perdis de vue durant les dernières années de sa vie. C'est dur de l'exprimer ainsi, mais sa mort me l'a rendu plus proche que jamais. Il en est ainsi des écrivains: seule l'oeuvre doit survivre.

17/08/2008

Du bel art (le septième) et de ses amateurs les plus éclairés.

Cocteau2.jpgLettre à Jean Cocteau revenue avec la mention "destinataire inconnu".

Mon cher Jean, à l’occasion de la sortie de ton film le plus populaire, «La Belle et la Bête» tu notes dans ton Journal : toute mon œuvre est un phénomène de perspective. Elle ressemble à certains trompe-l'œil hollandais. Touche-à-tout protéiforme, à la fois poète, romancier, peintre, sculpteur et cinéaste, tu avoues sans détour ton malaise persistant vis-à-vis du septième art qui contrairement à la poésie n'est pas un art gratuit et spontané. 

A l'évidence, difficile d'envisager de faire un film sans argent! Tu appréhendes la production cinématographique comme la transformation d'un projet littéraire en produit de consommation courante. Les problèmes qui se posent sont donc de deux sortes: faire un film qui puisse plaire à nos amis - pour qui en définitive, nous travaillons - et capable de plaire également à une foule anonyme que personne ne connaît . Mon pauvre Jean, tu exprimes ainsi les préjugés des intellectuels de ton époque qui considèrent le théâtre comme une activité noble et le cinéma comme un vulgaire commerce.

Côté technique, l'amateur complet que tu es en 1929, date à laquelle tu réalises ton premier film, «Le sang d'un poète», avec les contributions de Dali et de Bunuel, est à l'origine de bien des découvertes en matière d'effets spéciaux. Le miroir d'eau que traverse le personnage principal de ton film a été repris récemment dans «Matrix» et symbolise toujours le passage dans une autre dimension de la réalité. Dans les années 50, alors que se généralisent la couleur et le Cinémascope, tu te dis plus que jamais convaincu que «ce qui est beau dans la couleur, c'est le noir». Tu ne tourneras aucun film en couleur et ton dernier long-métrage, «Le Testament d'Orphée» (1959), achèvera de poser les règles d'une esthétique basée sur les seuls contrastes entre la lumière et l'obscurité.

En tant que réalisateur, le 16 mm si cher à ton ami François Truffaut sera le seul format que tu t’autorises. Un format qu’un homme seul peut façonner à sa guise ! Toujours le souci de ne pas être happé par l’industrie lourde. Tu te veux artisan et ta «poésie de cinéma» a les limites des outils qu’elle nécessite : si on arrivait à rendre la caméra aussi facilement utilisable qu’un stylo, le cinéma supplanterait l’écriture. Mais tant que nous serons tenus par des plans de travail, des programmes, des contrats, des camions et des groupes électrogènes… 

Soucieux d’éternité, tu as filmé tes pièces de théâtre avec l’ambition de fixer sur la pellicule plus que la mémoire du jeu des acteurs. Je m’emploie à tirer de mes pièces de véritables scénarios sans rajouter de texte superflu . Ainsi, grâce à une caméra mobile, pour «les Parents terribles» ou «l’Aigle à deux têtes», tu promènes un spectateur invisible sur la scène et qui observe les artistes de près.

Fasciné par l’Amérique depuis ton enfance (tu as assisté au spectacle du véritable Buffalo-Bill), tu regrettes la fâcheuse manie des studios américains de tout changer lorsqu’ils adaptent un film étranger: les décors, les dialogues, les titres et même l'histoire. Selon toi, le mal viendrait plus des producteurs d’Hollywood que du public. Les quelques hommes dont c’est le métier d’organiser des spectacles n’imaginent pas un seul instant possible de prendre un risque. C’est pourquoi ils ont des fours retentissants! Malgré cette différence de vues, l’Amérique t'apprécie et tous tes films importants ont fait une carrière honorable outre-Atlantique. «Le sang d’un poète» est resté 18 ans à l’affiche d’une salle new-yorkaise mais il n’y avait pas de dialogues donc moins de tentation d’en faire un remake alambiqué…

Mais si tu admets qu’au cinéma l’image est bien entendu très importante, elle peut être soutenue par la musique et le texte a un rôle considérable. C’est par le texte qu’un film est merveilleux. 

En résumé, mon cher Jean, et j’en terminerai par là, tu es un bricoleur génial qui ne traite pas le cinéma à la légère : la discipline s’impose aux gens qui ont du talent . Et le hasard n'est pour rien dans le fait que tes films soient tous devenus des classiques indémodables du septième art.

16/08/2008

De profundis Jacques Izoard.

Jacques Izoard.jpgOù étais –je le 25 juillet 1984 vers onze heures  du matin? Eh bien, enfermé à double tour avec  le poète Jacques Izoard dans une  maisonnette plantée au milieu des vignes de Françoise Favretto à Saint-Quentin-de-Caplong . Nous avions été condamnés (comme tous les écrivains participant à cette journée organisée par le mensuel M25) à écrire un texte inédit destiné à être publié le mois suivant. L’exercice sembla laisser perplexe Jacques. Il se gratta longuement le front, repoussant vers l’arrière une mèche rebelle, enleva et remis ses lunettes aux verres épais puis après avoir poussé un soupir de lassitude, il posa la pointe de son Bic sur la feuille vierge :

Vin sans pâleur / qui déchire l’étang bleu. / Grossesses. Mirabelles et lamproies. /Nous n’habitions plus le castel minuscule. / Nous ne rêvions plus des nageurs bifides. / Le soleil envahit / la petite maison des poings serrés. / Mille femmes dorment / dès qu’on dit : «sommeil »… / Entre le bois et la vigne / tout commence aujourd’hui. / Les langues se délient, / que le vin colore / à Saint-Avit de Soulège / puisqu’on oublie tout, / puisqu’on vit encore.

De mon côté, l’inspiration vint sans  trop tarder.   J’ai la chance de ne pas être claustrophobe et travailler sur commande me convient assez bien :

A mes pieds une mare, eaux mortes, / alphabets de rien, où s’aiment mal et bien. / Il faut trouver un passage, attendre / un autre jour mais pas demain. / La métamorphose a commencé. / L’eau se détend tel un gaz décomprimé, / s’allonge à nos pieds fertiles. / Il est un de ces instants insoutenables / où tout geste devient inutile, où l’ultime / recours consiste à fermer les paupières. / Plus de voix pour disparaître, je dois rester / et montrer mes cicatrices.

 Notre tâche achevée, nous frappâmes avec ardeur à la porte close afin que l'on nous ouvrît. C'est avec grand appétit que nous dégustâmes le pique-nique amélioré par les contributions de chaque nouvel arrivant et que nous bûmes l'excellent Bordeaux supérieur de notre hôtesse.

J’ai appris seulement avant-hier la mort de Jacques Izoard, l’un des grands poètes francophones.  Il est décédé chez lui  à Liège le 19 juillet 2008.