01/05/2006
Bacon et Giacometti: To leave this island.






The combination of the farthest extremes, the unification of the greatest contradictions, becomes the main theme. Giacometti with his elongated and emaciated human figures or Francis Bacon with his portraits of a humanity caught at a moment of inhumanity, caught at a time of discontinuity, of appalling, invidious, silent horror. Le rapprochement des extrêmes les plus extrêmes, la fusion des croyances antagonistes posent la grande question. Tel Giacometti avec ses sculptures de corps interminables et faméliques ou Francis Bacon avec ses peintures d’une humanité saisie dans ses pires moments d’inhumanité, prise en flagrant délit de dislocation, tourmentée par une horreur muette.
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24/07/2005
De la poésie comme une boussole pour l'égarement de nos sens.
Poésie et Chanson, issues de la même ferveur, sont des incantations lancées vers le ciel pour tenter d'apaiser l'âme humaine. Beaucoup de ceux qui ont voulu donner une définition correcte de la poésie ignoraient qu'il s'agissait plus d'un état d'être que d'un genre littéraire. Certes, la poésie a ses lois, si libre qu'elle puisse paraître. Mais les lois n'existent-elles pas que pour être transgressées? Ici, c'est moins l'oeuvre qui retient l'attention que l’auteur, j'entends l'homme ou la femme qui use de ce medium pour proposer son monde, sa légende.
Le poète véritable se refuse à voir dans l’homme de la rue un esclave des contingences matérielles et biologiques. Son ambition est de parvenir à convaincre quelques uns de ses semblables de sa démesure. Pour cela, il emploiera les grands moyens, inventant des saisons, provoquant des dégels et des crues. Si, désorienté par la vanité de ton existence, tu daignes l’écouter un instant, il t’expliquera à voix haute que s’il hante la terre c’est parce qu’il est lui même habité par une force étrangère. Si tu es encore là après cette entrée en matière, il t’expliquera comment circuler en toi-même et comment faire circuler les autres en toi. Si tu persistes dans tes bonnes dispositions à son égard, il te confiera peut-être comment toucher du doigt chaque merveille de ce monde et de bien d’autres mondes que tu ne soupçonnes même pas. Et, lorsque les rougeurs de l’aube empourpreront le ciel, il aura fini de te livrer tous les secrets dont il était le dépositaire et dont le plus précieux consiste en comment reconnaître en soi la vrai bonté des choses : être bon comme le pain, clair comme l’eau, blanc comme un linge et droit comme un jet.
Car ce que cherche et trouve parfois le poète véritable, cette interrogation plaintive de la lumière, c'est l'objet même de ta quête d'absolu. Il est probable que cette voix ne te parvienne plus, soit que tu ne l’aies pas entendue, soit que tu aies fait la sourde oreille, soit que tu l’aies rejetée comme déraisonnable et trop chaotique. Elle se pose plus violemment encore de nos jours et il faut, à l’instar de Rimbaud, que cette impatience « de faire du bruit » qui apparaît à quatorze ans ne laisse pas à vingt ans le goût du silence total.
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05/07/2005
Du cinéma et de Jean Cocteau.
Mon cher Jean, à l’occasion de la sortie de ton film le plus populaire, «La Belle et la Bête» tu notes dans ton Journal : toute mon œuvre est un phénomène de perspective. Elle ressemble à certains trompe-l'œil hollandais. Touche-à-tout protéiforme, à la fois poète, romancier, peintre, sculpteur et cinéaste, tu avoues sans détour ton malaise persistant vis-à-vis du septième art qui contrairement à la poésie n'est pas un art gratuit et spontané.
A l'évidence, difficile d'envisager de faire un film sans argent! Tu appréhendes la production cinématographique comme la transformation d'un projet littéraire en produit de consommation courante. Les problèmes qui se posent sont donc de deux sortes: faire un film qui puisse plaire à nos amis - pour qui en définitive, nous travaillons - et capable de plaire également à une foule anonyme que personne ne connaît . Mon pauvre Jean, tu exprimes ainsi les préjugés des intellectuels de ton époque qui considèrent le théâtre comme une activité noble et le cinéma comme un vulgaire commerce.
Côté technique, l'amateur complet que tu es en 1929, date à laquelle tu réalises ton premier film, «Le sang d'un poète», avec les contributions de Dali et de Bunuel, est à l'origine de bien des découvertes en matière d'effets spéciaux. Le miroir d'eau que traverse le personnage principal de ton film a été repris récemment dans «Matrix» et symbolise toujours le passage dans une autre dimension de la réalité. Dans les années 50, alors que se généralisent la couleur et le Cinémascope, tu te dis plus que jamais convaincu que «ce qui est beau dans la couleur, c'est le noir». Tu ne tourneras aucun film en couleur et ton dernier long-métrage, «Le Testament d'Orphée» (1959), achèvera de poser les règles d'une esthétique basée sur les seuls contrastes entre la lumière et l'obscurité.
En tant que réalisateur, le 16 mm si cher à ton ami François Truffaut sera le seul format que tu t’autorises. Un format qu’un homme seul peut façonner à sa guise ! Toujours le souci de ne pas être happé par l’industrie lourde. Tu te veux artisan et ta «poésie de cinéma» a les limites des outils qu’elle nécessite : si on arrivait à rendre la caméra aussi facilement utilisable qu’un stylo, le cinéma supplanterait l’écriture. Mais tant que nous serons tenus par des plans de travail, des programmes, des contrats, des camions et des groupes électrogènes…
Soucieux d’éternité, tu as filmé tes pièces de théâtre avec l’ambition de fixer sur la pellicule plus que la mémoire du jeu des acteurs. Je m’emploie à tirer de mes pièces de véritables scénarios sans rajouter de texte superflu . Ainsi, grâce à une caméra mobile, pour «les Parents terribles» ou «l’Aigle à deux têtes», tu promènes un spectateur invisible sur la scène et qui observe les artistes de près.
Fasciné par l’Amérique depuis ton enfance (tu as assisté au spectacle du véritable Buffalo-Bill), tu regrettes la fâcheuse manie des studios américains de tout changer lorsqu’ils adaptent un film étranger: les décors, les dialogues, les titres et même l'histoire. Selon toi, le mal viendrait plus des producteurs d’Hollywood que du public. Les quelques hommes dont c’est le métier d’organiser des spectacles n’imaginent pas un seul instant possible de prendre un risque. C’est pourquoi ils ont des fours retentissants! Malgré cette différence de vues, l’Amérique t'apprécie et tous tes films importants ont fait une carrière honorable outre-Atlantique. «Le sang d’un poète» est resté 18 ans à l’affiche d’une salle new-yorkaise mais il n’y avait pas de dialogues donc moins de tentation d’en faire un remake alambiqué…
Mais si tu admets qu’au cinéma l’image est bien entendu très importante, elle peut être soutenue par la musique et le texte a un rôle considérable. C’est par le texte qu’un film est merveilleux.
En résumé, mon cher Jean, et j’en terminerai par là, tu es un bricoleur génial qui ne traite pas le cinéma à la légère : la discipline s’impose aux gens qui ont du talent . Et le hasard n'est pour rien dans le fait que tes films soient tous devenus des classiques indémodables du septième art.
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02/07/2005
Quelles nouvelles de "Planète"?
Lancée en 1961, la revue bimestrielle Planète créée et dirigée par les auteurs du Matin des magiciens Louis Pauwels et Jacques Bergier, va rapidement devenir un phénomène d’édition avec des tirages moyens supérieurs à 100.000 exemplaires. Quelle est la recette d’un tel succès ? Un mélange détonant de prospective scientifique et d’ésotérisme, de paranormal, de médecines alternatives, de faits inexpliqués et de théories invérifiables. Avec la volonté farouche de faire tomber les murs qui enferment les savoirs de l’époque, ouverte à tous vents, la revue accueille idées insolites, faits maudits, recherches de frontières, arts marginaux, civilisations et savoirs perdus, personnages énigmatiques, mystères des animaux, histoire invisible, aventures de l’esprit . Les scientifiques les plus prestigieux (Chauvin, Oppenheimer, Von Braun) y côtoient des visionnaires contestés (Charles Fort, Gurdjieff) et des chroniqueurs inattendus (Sternberg, Bodard, Trigano, Desanti). Louis Pauwels ne cède pas à la tentation de devenir le gourou d’une révolution culturelle déjà en marche et ramène son rôle à celui d’un homme qui cherche et qui n’a rien à proposer d’autre que sa recherche , Planète prolongeant la démarche exposée dans Le Matin des magiciens . Dès 1965, le sociologue Edgar Morin a étudié le phénomène Planète et écarté une explication simpliste du succès de la revue : Il y a quelque chose de spécifique dans Planète, qu’il faut détecter non seulement au microscope mais aussi au télescope . Constat lucide que la science moderne ne progressait pas assez vite dans le renouvellement de ses hypothèses à cause du chercheur lui-même soumis à des orgueils et à des paresses. Dès sa conception, Planète se voulut une pensée en mouvement plus qu’un mouvement de pensée. Au fil des années, un véritable groupe de presse et d’édition se constitue autour de Planète avec les magazines Plexus et Janus , des encyclopédies et des ouvrages développant les thèmes les plus marquants de la revue. Citons le remarquable Profil du futur d’Arthur C. Clarke (1964) qui affirme avec enthousiasme que « la seule façon de découvrir les limites du possible est de s’aventurer un peu au-delà d’elles, dans l’impossible ». Certes Planète ne survivra pas longtemps au mouvement de mai 68 et à la mort de Jacques Bergier, le cerveau du tandem. Louis Pauwels poursuivra en solitaire des expériences moins vivifiantes : il passera les vingt dernières années de sa vie professionnelle à la direction du Figaro-Magazine. Je conserve précieusement dans ma bibliothèque la collection complète de la revue et l’édition originale du Matin des magiciens . Quand je feuillette un numéro de Planète je suis encore bluffé par la pertinence de la plupart des articles bien que quarante ans se soient écoulés. Qui a pris le relais aujourd’hui ? Internet à coup sûr pour l’accès aux données et les échanges d’informations en temps réel mais il manque le mode d’emploi à la Boîte de Pandore.
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01/07/2005
Du tag et du graff.
Les premières traces de création artistique sont-elles des tags ou des graffs? Si l’on considère les dessins et les inscriptions retrouvées trente mille ans après leur réalisation à Lascaux, il paraît probable que nous nous trouvions face à de peintures rituelles ayant pour vocation d’attirer sur la tribu les bonnes grâces du gibier. Rien à voir donc avec les tags, signatures laissées au hasard comme marques d’un territoire urbain par des auteurs souvent très éloignés du moindre sentiment esthétique. Mais à la réflexion, toutes les grottes n’ont pas été graffées, certaines ont bel et bien été taguées ! Imaginez un instant dans trente mille ans, quelle haute idée de notre civilisation auraient les archéologues qui exhumeraient des wagons de R.E.R. tagués ! Mais heureusement, il y aura les graffs, ces immenses fresques très colorées qui colonisent les murs des usines désaffectées qui eux ne laisseront planer aucun doute sur le talent de leurs auteurs.
Le graffiti tel qu'il se pratique de nos jours naît dans les villes nord-américaines, à la fin des années soixante-dix, quand les jeunes Noirs et Portoricains des ghettos revendiquent leur existence par fresques murales interposées. Ils n'inscrivent alors que leur nom, le plus souvent un pseudo. Tag , en anglais, signifie d'ailleurs signature. Il se différencie du graff par son aspect hiéroglyphique et monochrome. Face à ces deux phénomènes, médias et administration adoptent généralement des attitudes différentes : les tags sont proscrits tandis que les graffs sont considérés comme des œuvres d’art. Au milieu des années 1980, le graffiti arrive en Europe sous influence New-Yorkaise.
Y a-t-il un terrorisme de la bombe à peinture? Pourtant le climat politique actuel semblerait peu favorable à l’épanouissement de cet art des rues, quel qu’en soit le mode d’expression. Les sociologues expliquent l’inscription murale comme étant un acte de résistance à l’indifférence et à la normalisation. Souvent action collective d’un groupe structuré, le tag se différencie du bon vieux graffiti individuel à caractère sexuel laissé sur les murs des WC publics. Il s’agit pour le tagueur de signifier son existence dans un territoire en extension, de manifester son désarroi face à un univers déshumanisé.
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25/06/2005
Des Arlequinades.
«Je me suis donné beaucoup de mal, j’ai même commis des fautes, mais j’espère qu’en faveur de l’extravagance, vos seigneuries me pardonneront.» Un éblouissement. Le texte de Goldoni ne vient plus à la bouche de Marcello Moretti. Le temps s’est arrêté aux lèvres du comédien.
Derrière son masque de cuir, le personnage qu’il interprète n’est pas n’importe lequel du répertoire de la Commedia dell’arte: dans son habit cousu de morceaux de tissus rapiécés, Arlequin saute, cabriole, gesticule, lance ses lazzis à un public complice. Sans arrières pensées, quand il voit une belle fille, il veut coucher avec elle, quand il a faim, il veut manger. Rusé, il laisse ses adversaires croire qu’il va perdre, mais il finit toujours par gagner. Le masque qu’il porte est un instrument terrible, mystérieux, proche de celui des prêtres vaudous. Le visage noir d’Arlequin aurait été brûlé aux feux de l’enfer. Autant que nous sommes, nous voudrions être fait d’une seule pièce comme Arlequin, mais vivre nous impose sans cesse d’accepter des compromis.
Vêtu de son vêtement collant qui le faisait paraître presque nu, l’acrobate devait considérer que ce soir, pour la première fois, le public lui était hostile. Pris au piège de son costume de comédie, il se découvrait entièrement, vertigineusement seul. Mais, au lieu de l'abattre, cette révélation le renforça dans une attitude intime de violence, d'audace, comme un animal pourchassé, ne pouvant compter que sur lui-même, fait front à la meute de toutes ses forces ramassées.
Un silence bourdonnant avait envahi la scène. Arlequin aurait été incapable de dire si le « blanc » avait duré cinq secondes ou cinq minutes. Revenu de sa catalepsie, il refaisait surface dans un monde en attente, un château de Belle-au-bois-dormant où hommes et animaux avaient été surpris par les laves de l’Etna et saisis par la torpeur en plein mouvement. Face à lui, Béatrice n’avait pas bougé, le geste suspendu, la pupille dilatée, la bouche grimaçante. Depuis combien de temps attendait-elle ainsi qu’il prononçât les mots attendus ?
A demi-égaré, Moretti détailla successivement le décor, les techniciens, les comédiens ainsi que le trou sombre de la salle d'où commençait à monter un murmure désapprobateur.
Indifférent aux gestes désespérés et aux chuchotements des Rasponi, Florindo et Sméraldine venus rejoindre Béatrice sur le plateau, il prit le parti de s’écarter du groupe. Au bout de quelques pas, le comédien se retourna pour constater que tous les yeux avaient suivi son mouvement. Chaque regard exprimait la même incompréhension face à l'inexplicable. Et, de concert, il considéra que ce constat entrait dans l'ordre naturel des choses.
Prisonnier de son masque, peu à peu, il avait appris comment le corps entier devait se mettre au service des émotions du personnage et comment un simple artifice de cuir protégerait l’homme des pièges de la vanité. D’une voix calme et s’adressant directement au public médusé, il prononça cette sentence empruntée à Maeterlinck : Nous portons en nous le résumé de toute l'histoire de tous les mondes. Celui qui saurait ranimer ces souvenirs serait maître de la vie et de la mort.
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07/05/2005
Pierre Sansot à pieds joints dans l'au-delà
Pierre Sansot qui vient de nous quitter avait l'âge de ceux qui ne peuvent plus détourner leur regard de "la vieillesse et de la mort qui, pas plus que le soleil, ne se laissent regarder de face".
Les lignes qui vont suivre ont été rédigées en 2001:
"Les vieux, ça ne devrait pas devenir vieux". Dans ce livre, ni roman, ni récit, ni essai, mais au carrefour de ces trois genres, Pierre Sansot s'emploie "à désamorcer les malentendus propres à opposer les différentes classes d'âge". Il met le cap "sur l'ultime partie de son existence". Le titre provocateur de l'ouvrage dissimule néanmoins le désespoir d'un homme dépouillé du temps. Après avoir fait bon usage de la lenteur en refusant de "brusquer la durée et de se laisser brusquer par elle" il n'a eu de cesse que de prolonger les rêves de l'enfant qu'il fut. L'économie de soi, cette vertu de la modération devient chez Pierre Sansot "l'art du peu" qu'il pratique avec brio:"avec l'âge beaucoup d'entre nous pressent le pas" car ils s'aperçoivent "qu'il y a tant de choses à voir, tant de mets à goûter, tant de pays à visiter, tant d'existences à côtoyer". La proximité de la mort aiguise la conscience de nos carences. Pour l'anthropologue Sansot la lenteur n'est pas un trait de caractère mais un choix de vie. Et pour ce qui touche à la vieillesse, il conserve l'image de ces "êtres lamentables devenus méconnaissables avec l'âge, cramponnés à la vie jusqu'à la couardise" qu'il observait avec avidité enfant afin de "percer l'énigme de l'avenir qui lui était promis". A l'adage qui prône que l'on meurt comme l'on a vécu le vieil écrivain apporte sa vision apaisée de l'existence, convaincu pourtant que "nous devrions véritablement achever notre vie avant de la quitter". A ses essais sur la lenteur, les jardins publics, la ville et les gens de peu, Pierre Sansot vient d'ajouter un premier roman "Il vous faudra traverser la vie". Tous les thèmes chers au philosophe resurgissent d'un chapitre à l'autre parmi les rumeurs d'un univers intime qui s'apprête à disparaître. Récit d'une vie qui s'achève, celle d'Hélène, la narratrice, ce dernier voyage s'effectue en marche arrière et au ralenti.
"Les vieux, ça ne devrait pas devenir vieux", Ed. Payot, 1995.
"Du bon usage de la lenteur", Ed. Payot, 1998.
"Les gens de peu", Ed.PUF, 1992.
"Il vous faudra traverser la vie", Ed. Grasset, 1999.
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01/05/2005
Les mauvais penchants
Chez Antonin Artaud, l'écriture n'est pas un acte manqué mais une faim en soi, de celles qui donnent de l'appétit aux ogres des contes défaits. "C'est dans le ventre que le souffle descend et crée son vide d'où il se relance au sommet des poumons". Les mots se jouent de nous en se jetant, tels des dés truqués, sur le tapis volant de la page blanche. Quel sens aura le dessus pour contrer les quatre autres? Rien ne va plus au casino de la folie ordinaire, imper et impasse dans les brumes du Pont de Tolbiac. "Pour crier, je n'ai pas besoin de la force, je n'ai besoin que de la faiblesse". Momo revient de loin. Accoudés au comptoir de cuivre, des sénateurs séniles refont le monde tandis que les arrivistes n'en finissent pas d'arriver et les faux-fuyants de s'enfuir. Horrifiée, la planète de bleue est devenue blême en découvrant des étoiles sanglantes sur le képi des généraux. Que répondre au silence des anneaux de Saturne quand les meilleurs d'entre les meilleurs sont soumis à la question, quand le destin des hommes libres dépend de trois fois rien, quand l'alcool ouvre des voix qui se taisaient jusque là, quand le pourquoi ne sait plus comment faire pour dire quand et où éclairer de sa luminescence ceux qui le mérite? "Entre le réel et moi, il y a moi, et ma déformation personnelle des fantômes de la réalité".
Oeuvres, Antonin Artaud, Collection Quarto, Gallimard, 2005.
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