Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

JOURNAL PERDU DE CRISTÓBAL COLÓN : vendredi 21 septembre 1492.

i_epave-navire-christophe-colomb-decouverte1.jpg

 

Depuis  trois jours, les vents ont faiblis à tel point que les trois navires durent  jeter l’ancre à de maintes occasions pour ne pas être entraînés par des courants contraires. Mercredi, vers midi, un léger souffle en provenance d’orient nous a redonné quelque espoir de progresser un peu. Dans la précipitation, j’ai donné l’ordre de mettre la grand voile et ses deux bonnettes, la trinquette, la civadière, la mi-saine, l'artimon et celle du château de poupe. Ce fut le seul moment où nous pûmes naviguer. Depuis, c’est le calme plat. Chez les trois équipages, l’inquiétude est en train de laisser place à la peur et à la colère, deux mauvaises conseillères en de tels moments où seuls le sang-froid et la patience devraient être de mise. Je monte sur le pont à toute heure du jour et de la nuit et ce que j’entends me laisse pantois. Les marins les plus aguerris sont parfois aussi les plus superstitieux : l’un prétend que la mer bouillonne au-delà du cap Bojador[1], l’autre que des créatures monstrueuses peuplent les fonds marins toujours prêtes à engloutir navires et équipages, un autre encore raconte que la chaleur rend toute vie impossible dans les régions équatoriales. Et que dire de ceux qui croient dur comme fer qu’en voguant trop loin vers l’occident on finit par trouver un gouffre dans lequel vont choir les vaisseaux imprudents. Très tôt ce matin, j’ai réuni quelques homme sûrs dans ma cabine. Tous me confirment qu’une mutinerie se prépare et que le moment choisi pour passer à l’action est proche. Il se murmure que  « l’Amiral, par sa folle déraison s’est proposé de devenir grand seigneur à leurs risques et périls ». Beaucoup me manquent de respect en pleine lumière : vers onze heures, alors que j’étais venu en barque visiter la Niña et palabrer avec son capitaine, Vincente Yanez Pinzon, j’ai été bousculé avec violence par Alonso de Morales, charpentier de son état, sans qu’il ne s’en excuse. Je fis mine de ne rien avoir remarqué même si j’ai la conviction que ce heurt fut volontaire. Je vais devoir rester en éveil pour parer à toute éventualité.  Si les bateaux restent en panne un seul jour de plus, je crains le pire. Les esprits sont échauffés et  il y a déjà quatre marins qui souffrent du « mal des gencives »[2]. Et ce qui n’arrange rien,  l’eau potable est gâtée et nous avons dû rationner la nourriture. Toutes ces calamités réunies sont venues aggraver la crainte légitime de chacun lorsqu'il est confronté à l’inconnu. En tant que chef de cette escadre, je suis responsable des âmes qui m’ont été confiées pour ce voyage par Dieu et les rois catholiques. Je serai à la hauteur de ma tâche ou je mourrai... Cette noble pensée n'est pas exactement ce que me dicte la raison quand je suis seul dans ma cabine. Je sais que mon obstination est pure folie mais que puis-je faire d'autre qu'avancer,  entouré que je suis de traîtres et de lâches ?

 

[1]  Le cap Bojador (actuellement cap Boujdour) est situé au large du Sahara occidental.

[2] Le scorbut surgit après deux mois environ d’alimentation sans vitamine C.

Les commentaires sont fermés.