20/09/2008
Les aventures extravagantes de Julien Rivaud.
Biarritz, le Samedi 6 avril 2002.
Coudes appuyés sur le comptoir de la réception, Julien Rivaud leva les yeux pour identifier la femme qui venait de s’engager dans le tourniquet. Il regarda sa montre : deux heures vingt-cinq du matin. Les clients étaient tous rentrés depuis longtemps et Jacques Bertin, le chef de rang, l’avait laissé seul aux commandes. L’Hôtel Impérial allait garder pour quelques jours encore ses allures de château de Belle au bois dormant. Biarritz possède son rythme biologique propre et des saisons que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Julien avait reconnu Catherine Grimaud au simple claquement de ses hauts-talons sur le marbre du hall d’entrée. Elle portait une robe de soirée en soie de Chine rouge.
- Bonsoir Julien, pas de message ?
- Non Madame ! Je vous donne la clé de votre appartement ?
- Plus tard. Demandez à Berthe de me préparer un en-cas à sa façon. Je n’ai rien pu manger chez Dario.
Elle s’installa au bar, habituellement désert à cette heure-ci en basse-saison. Se glissant de l’autre côté du zinc, elle récupéra une bouteille de Cognac et un verre qu’elle déposa sur le piano. La jeune femme commença à caresser le clavier en jouant les premières mesures de« Gee Baby, Ain’t Good to You » de Diana Krall.
- J’ai connu plus d’une reine, trop aimées, trop flattées, trop bien servies, elles n’avaient pas le temps de désirer, des yeux attentifs lisaient dans leurs pensées…
Catherine Grimaud s’assoupissait lorsque Julien lui assena cette harangue. La scène était à ce point imprévisible qu’elle ne la crut pas réelle et qu’il lui fallut plusieurs secondes pour admettre l’évidence. L’hurluberlu se tenait debout près d’elle, un faux air de majordome anglais collé sur le visage. Il lui apportait sa commande, omelette aux cèpes, assiette de salade, pain bougnat et bouteille de Buzet.
- Vous trouvez que j’abuse de la pauvre Berthe ?
- Rassurez-vous, elle attendait votre retour et ne dormait que d’un œil !
Elle avait déjà remarqué l'impertinence de ce Julien Rivaud. Dès leur premier contact, le bonhomme avait réussi à faire fondre ses résistances par un mélange bien dosé de tact et d’audace. Avec lui, elle n’avait aucune envie de jouer à la grande patronne. Elle restait néanmoins sur ses gardes.
- Vous me prenez pour une enfant gâtée ?
- Ces petites reines s’inventent des désirs, capricieuses, elles tombent de l’ennui à l’extravagance. Mais il y a une blessure en vous qu’il faut soigner avec un peu d’alcool et beaucoup d’amour. Be aware what you wish from [1]!
- Je ne devrais pas accepter que vous me parliez ainsi ?
- Bon appétit, Madame !
Il tourna les talons et, sans attendre de réponse, il partit reprendre sa place derrière le comptoir de la réception. Catherine Grimaud le suivit du regard en songeant à qu'il avait pu être avant d'occuper son emploi actuel de veilleur de nuit. Elle se promit d’en savoir plus sur ce drôle d’oiseau et de mener une enquête dès qu’elle en aurait l’occasion. C’est Maréchal qui l’avait recruté. Il devait y avoir un c.v. dans le dossier. Il fera jour demain. Pour l’heure son cerveau était incapable de réfléchir. Elle passa par les cuisines où elle trouva Berthe assoupie sur une chaise.
- Je monte ! Ne reste pas là, va te coucher! toi aussi. Pas besoin de m’attendre ainsi jusqu’au milieu de la nuit, je n’ai plus trois ans !
- Et si ça me fait plaisir à moi de t'attendre jusqu'à pas d'heure!
[1] Méfie-toi de ce que tu désires (proverbe)
23:48 Publié dans fictions courtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal intime, spiritualité, vive la vie, philosophie




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