17/08/2008

Du bel art (le septième) et de ses amateurs les plus éclairés.

Cocteau2.jpgLettre à Jean Cocteau revenue avec la mention "destinataire inconnu".

Mon cher Jean, à l’occasion de la sortie de ton film le plus populaire, «La Belle et la Bête» tu notes dans ton Journal : toute mon œuvre est un phénomène de perspective. Elle ressemble à certains trompe-l'œil hollandais. Touche-à-tout protéiforme, à la fois poète, romancier, peintre, sculpteur et cinéaste, tu avoues sans détour ton malaise persistant vis-à-vis du septième art qui contrairement à la poésie n'est pas un art gratuit et spontané. 

A l'évidence, difficile d'envisager de faire un film sans argent! Tu appréhendes la production cinématographique comme la transformation d'un projet littéraire en produit de consommation courante. Les problèmes qui se posent sont donc de deux sortes: faire un film qui puisse plaire à nos amis - pour qui en définitive, nous travaillons - et capable de plaire également à une foule anonyme que personne ne connaît . Mon pauvre Jean, tu exprimes ainsi les préjugés des intellectuels de ton époque qui considèrent le théâtre comme une activité noble et le cinéma comme un vulgaire commerce.

Côté technique, l'amateur complet que tu es en 1929, date à laquelle tu réalises ton premier film, «Le sang d'un poète», avec les contributions de Dali et de Bunuel, est à l'origine de bien des découvertes en matière d'effets spéciaux. Le miroir d'eau que traverse le personnage principal de ton film a été repris récemment dans «Matrix» et symbolise toujours le passage dans une autre dimension de la réalité. Dans les années 50, alors que se généralisent la couleur et le Cinémascope, tu te dis plus que jamais convaincu que «ce qui est beau dans la couleur, c'est le noir». Tu ne tourneras aucun film en couleur et ton dernier long-métrage, «Le Testament d'Orphée» (1959), achèvera de poser les règles d'une esthétique basée sur les seuls contrastes entre la lumière et l'obscurité.

En tant que réalisateur, le 16 mm si cher à ton ami François Truffaut sera le seul format que tu t’autorises. Un format qu’un homme seul peut façonner à sa guise ! Toujours le souci de ne pas être happé par l’industrie lourde. Tu te veux artisan et ta «poésie de cinéma» a les limites des outils qu’elle nécessite : si on arrivait à rendre la caméra aussi facilement utilisable qu’un stylo, le cinéma supplanterait l’écriture. Mais tant que nous serons tenus par des plans de travail, des programmes, des contrats, des camions et des groupes électrogènes… 

Soucieux d’éternité, tu as filmé tes pièces de théâtre avec l’ambition de fixer sur la pellicule plus que la mémoire du jeu des acteurs. Je m’emploie à tirer de mes pièces de véritables scénarios sans rajouter de texte superflu . Ainsi, grâce à une caméra mobile, pour «les Parents terribles» ou «l’Aigle à deux têtes», tu promènes un spectateur invisible sur la scène et qui observe les artistes de près.

Fasciné par l’Amérique depuis ton enfance (tu as assisté au spectacle du véritable Buffalo-Bill), tu regrettes la fâcheuse manie des studios américains de tout changer lorsqu’ils adaptent un film étranger: les décors, les dialogues, les titres et même l'histoire. Selon toi, le mal viendrait plus des producteurs d’Hollywood que du public. Les quelques hommes dont c’est le métier d’organiser des spectacles n’imaginent pas un seul instant possible de prendre un risque. C’est pourquoi ils ont des fours retentissants! Malgré cette différence de vues, l’Amérique t'apprécie et tous tes films importants ont fait une carrière honorable outre-Atlantique. «Le sang d’un poète» est resté 18 ans à l’affiche d’une salle new-yorkaise mais il n’y avait pas de dialogues donc moins de tentation d’en faire un remake alambiqué…

Mais si tu admets qu’au cinéma l’image est bien entendu très importante, elle peut être soutenue par la musique et le texte a un rôle considérable. C’est par le texte qu’un film est merveilleux. 

En résumé, mon cher Jean, et j’en terminerai par là, tu es un bricoleur génial qui ne traite pas le cinéma à la légère : la discipline s’impose aux gens qui ont du talent . Et le hasard n'est pour rien dans le fait que tes films soient tous devenus des classiques indémodables du septième art.

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